Serial plaideur

Il sévit dans les tribunaux depuis les années 50 où il plaida la cause d’une jeune Algérienne nommée Djamila Bouhired. Djamila avait agi au nom du FLN en pleine guerre de décolonisation lorsque l’Algérie voulût rompre le lourd cordon ombilical qui la liait à la métropole française. Bombes posées çà et là, guérillas et embuscades, ces actes que l’on qualifierait aujourd’hui bien vite de terroristes fleurissaient et l’Etat français comptait bien sur les quelques activistes pris au passage pour montrer à quel point la sanction serait dure.
Maître Vergès, eût l’idée de médiatiser le procès à outrance pour recentrer le débat, non pas sur l’acte violent de sa cliente en tant que tel mais bien pour pointer du doigt le procès en lui-même et amener l’opinion publique à réfléchir sur la légitimité d’une institution représentant une nation, la France, écrasant de manière arbitraire une autre nation, l’Algérie, par la force depuis 130 ans de colonie.
Cette démarche amena tant de réactions sur le plan international que Djamila devint un emblème, à tel point que le Président René Coty préféra la grâcier au début de l’année 1958.
Après ce coup d’éclat et au cours d’une longue carrière tumultueuse, l’Avocat de la Terreur, bête noire du barreau et surtout de l’Etat français, côtoya de près la matière humaine avec tout ce qu’elle comporte de dérapages et de déviances et en tire aujourd’hui une vision d’ensemble. Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants, nous dit-il en substance. Tout acte dit répréhensible par la loi est toujours le résultat d’un cheminement, d’un enchaînement parfois complexe d’événements ou de coups durs qui font basculer la vie d’un individu lambda dans le déraisonnable et amènent au geste fatal, à l’irréparable.
Cette obscurité latente est en chacun de nous, homme ou femme, enfant comme adulte et elle peut surgir à la faveur d’un contexte difficile. Sans non plus excuser les gestes les plus horribles, jamais, Maître Vergès nous explique qu’il est de notre devoir, d’une part, d’en comprendre la mécanique fatale pour ne plus les reproduire et, d’autre part, parce-que les dérapages, si condamnables soient-ils, restent parfaitement humains et nous renvoient, en cela, à notre propre nature.

« Aucune vérité ne peut émerger d’un procès, car plus important que les faits, il y a l’homme et cet homme échappe aux verres fumés de nos juges, à la logique binaire des interrogations. D’où la beauté ambigüe des personnages dans les procès réussis, prêts à toutes les métamorphoses. Jeanne d’Arc, chef de guerre, devient sorcière puis sainte; contrebandier, Mandrin devient un chevalier sans roi; Raymond la Science n’est pas le même aux yeux d’un banquier et aux yeux d’un prolétaire. » *

Maître Vergès pointe du doigt cette humanité là, celle qui varie, qui dévie, un jour, de son « droit chemin » pour nous expliquer qu’il n’y a pas « les hommes et les autres mais bien les hommes et les hommes ». Car « les autres », c’est nous.

« Défendre Hitler, c’est évidemment le rêve de tout avocat digne de ce nom, un artiste judiciaire et non un alpiniste de l’ascension sociale. Et pour établir son dossier il devra s’appuyer non pas sur Mein Kampfouvrage de circonstance et lieu commun de tous les racismes de l’époque mais sur les propos de table précisément recueillis par Martin Bormann où apparaît un héros de Dostoïevski, un possédé, un Stavroguine à même de réaliser tous ses défis à la morale courante, plus préoccupé d’esthétisme que de rationalité. C’est le genre de personnage ambigu taillé pour donner naissance aux mythes les plus contradictoires. » *

A propos d’une éventuelle défense d’Oussama Ben Laden:

« Bien sûr que j’accepte. La défense ici est simple. Vous occidentaux vous occuppez matériellement une partie de la communauté des musulmans et spirituellement la totalité, chefs et rois étant des pantins entre vos mains. Nous portons la guerre chez vous comme vous la portez chez nous. Et les attentats que nous commettons ne diffèrent pas des bombardements et blocus dont sont aussi victimes les civils chez nous. » *

A propos d’une éventuelle défense de Georges W. Bush:

« Le procès Bush ne peut-être un procès de rupture car son action correspond à la morale de l’Occident. Il y a un monde du Bien, le nôtre, et un monde du Mal, celui des autres, et la Terre est trop petite pour qu’ils puissent coexister. Il faut que l’un d’eux disparaisse. Comme nous sommes les plus forts, ce sera le monde des autres. Et que nos méthodes ne correspondent pas à notre idée affirmée, quoi de plus normal puisque la guerre est un moment d’exception. » *

* propos recueillis par Frédéric Franck, directeur du Théâtre de la Madeleine.

Un long monologue d’une heure et demi, certes, mais passionnant miroir de nous-mêmes que cette réflexion d’un homme de terrain s’abstenant toujours de juger autrui. Le tout sobrement présenté dans le décorum du bureau du Maître. Pour info, c’est 33€ la place, 25€ sur le site de la FNAC. Donc pas excessif.
Pour les dates, c’est du 21 septembre au 29 décembre 2008, le dimanche et le lundi. Le spectacle a récemment été prolongé jusqu’au 28 février 2009 et joué le samedi soir en plus.

Franck


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Voici quelques pensées et réflexions en lien avec le sujet:

 

« Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et juste. »

Victor Hugo (L’homme qui rit, 1869).

 

« (…) Votre littérature, vos beaux-arts, vos divertissements d’après-dîner, célèbrent le crime. Le talent de vos poètes a glorifié le criminel que dans la vie vous haïssez. Souffrez qu’à notre tour nous méprisions vos poètes et vos artistes. Nous pouvons dire aujourd’hui qu’il faut une rare outrecuidance au comédien qui ose feindre sur la scène un meurtre quand il y a chaque jour des enfants et des hommes dont le crime, s’il ne les conduit pas toujours à la mort, les charge de votre mépris ou de votre délicieux pardon. (…) »

Jean Genet (L’enfant criminel, extrait).

 

« (…) Le talion est de l’ordre de la nature et de l’instinct, il n’est pas de l’ordre de la loi. La loi, par définition, ne peut obéir aux mêmes règles que la nature. Si le meurtre est dans la nature de l’Homme, la loi n’est pas faite pour imiter ou reproduire cette nature. Elle est faite pour la corriger. Or le talion se borne à ratifier et à donner force de loi à un pur mouvement de nature. (…)
Laissons de côté le fait que la loi du talion est inapplicable et qu’il paraîtrait excessif de punir l’incendiaire en mettant le feu à sa maison qu’insuffisant de châtier la voleur en prélevant sur son compte en banque une somme équivalente à son vol. Admettons qu’il soit juste et nécessaire de compenser le meurtre de la victime par la mort du meurtrier. Mais l’exécution capitale n’est pas simplement la mort. Elle est aussi différente, en son essence, de la privation de vie, que le camp de concentration l’est de la prison. Elle est un meurtre, sans doute, et qui paye arithmétiquement le meurtre commis. Mais elle ajoute à la mort un règlement, une préméditation publique et connue de la future victime, une organisation, enfin, qui est par elle-même une source de souffrances morales plus terribles que la mort. Il n’y a donc pas équivalence. Beaucoup de législations considèrent comme plus grave le crime prémédité que le crime de pure violence. Mais qu’est-ce donc que l’exécution capitale, sinon le plus prémédité des meurtres auquel aucun forfait de criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé? Pour qu’il y ait équivalence, il faudrait que la peine de mort châtiât un criminel qui aurait averti sa victime où il lui donnerait une mort horrible et qui, à partir de cet instant, l’aurait séquestré à merci pendant des mois. »

Albert Camus (Réflexions sur la guillotine, 1957, extraits)

 

En février 1848, le Gouvernement provisoire de la Seconde République a aboli par décret la peine de mort en matière politique. en septembre, un débat s’ouvre sur la question d’une abolition totale. Ce projet notamment défendu par Victor Hugo, échoue.

Le citoyen Président
la parole est à M. Victor Hugo.
(Mouvement d’attention.)

Le citoyen Victor Hugo
Messieurs, (…) je dirais peu de mots, mais ils partiront du sentiment d’une conviction profonde et ancienne. Vous venez de consacrer l’inviolabilité du domicile, nous vous demandons de consacrer plus haute et plus sainte encore: l’inviolabilité de la vie humaine. Messieurs, une constitution et surtout une constitution faite par et pour la France, est nécessairement un pas dans la civilisation; si elle n’est point un pas dans la civilisation, elle n’est rien.
(Très bien! Très bien!)
Eh bien songez-y! Qu’est-ce que la peine de mort? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie.
(Sensation.)
Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne.
(Mouvement.)
Ce sont là des faits incontestables. L’adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux progrès. Le 18ème siècle, c’est là une partie de sa gloire, a aboli la torture; le 19ème abolira certainement la peine de mort.
(Adhésion à gauche.)

Plusieurs voix
Oui, oui!

Le citoyen Victor Hugo
Vous ne l’abolirez pas peut-être aujourd’hui; mais n’en doutez pas, vous l’abolirez ou vos successeurs l’aboliront demain!

Les mêmes voix
Nous l’abolirons!
(Agitation.)

Le citoyen Victor Hugo
Vous écrivez en tête du préambule de votre constitution: « En présence de Dieu », et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n’appartient qu’à lui, le droit de vie et de mort!
(Très bien! Très bien!) (…)
Je vote l’abolition pure, simple et définitive de la peine de mort.

Victor Hugo, 1848.

 

Et ici, une vision fort à propos du colonialisme:

 

« (…) Je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine.
Il faudrait d’abord la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-Nam une tête coupée et un oeil crevé (et qu’en France on accepte), une fillette violée (et qu’en France on accepte), un Malgache supplicié (et qu’en France on accepte), il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour: les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit: « Comme c’est curieux! Mais bah! C’est le nazisme, çà passera! » Et on attend, et on espère; et on se tait à sois-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice; que ce nazisme là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’oeil là-dessus, on l’a légitimé, parce-que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisations occidentale et chrétienne.
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’un Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’Homme, ce n’est pas l’humiliation de l’Homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Indeet les nègres d’Afrique. (…). »

Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950, extraits)

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