Marcus McAllister, peintre : « l’estomac onirique »

Je rejoins Marcus McAllister dans son atelier, un appartement au premier étage d’un immeuble de Belleville. Les murs blancs sont couverts de tableaux finis, de photos, de dessins, de toiles en cours. Un iPod délivre une musique classique discrète. Grover m’accueille en aboyant. Marcus déplie une table dans un coin, on s’installe.

marcus-1Marcus est né dans le Kentucky, à Fort Knox. Son père est militaire, il bouge beaucoup au gré de ses affectations. Au début des années 70, la famille McAllister vit dans une base militaire en Allemagne, en Bavière. Les premiers souvenirs de Marcus sont liés à sa nurse qui lui parle en allemand, et déjà il intègre la notion de langue, qui va le hanter. Jeune enfant, Marcus est européen. Trois années en Allemagne sans retourner aux Etats-Unis. Fondateur.

Retour au pays. La famille voyage dans tout le sous continent. Marcus a 5 ans, il est bilingue anglais et allemand. A l’école, il a cet accent allemand qui lui donnera un débit plus haché. A 11 ans, la famille pose ses valise à Little Rock, Arkansas. C’est la fin des déménagements à répétition. Marcus intègre une école pour garçons où il est premier de sa classe, s’intéressant aux sciences. Sa carrière ? Marcus se voit soldat, ascendance paternelle oblige, puis vétérinaire. Mais c’est vers le métier d’ingénieur qu’il se tourne naturellement, tant par goût que pour trouver un métier stable et rassurant. A la fin du lycée cependant, il hésite.

Marcus intègre la fac à Baton Rouge, où il commence des études d’architecture, métier acceptable pour ses parents. Le premier semestre est intéressant, mais la tournure trop technique l’ennuie vite. Il attaque une nouvelle année en graphisme, apprenant les bases du dessin, mais l’approche de la typographie et de la mise en page le fait fuir vers une nouvelle orientation, dans le prolongement des ses premières années. Marcus rentre en fac des Beaux-Arts, où il est happé par la peinture.

La famille McAllister n’est pas spécialement artistique, Marcus a appris le dessin timidement, de son côté. Mais il sera toujours soutenu par ses parents, ce qui s’avère vital pour son épanouissement. En 4 ans de Beaux Arts, Marcus affine son art, apprenant la peinture et l’histoire de l’Art avec un réel bonheur. La sculpture ? Pas spécialement. Maintenant, Marcus s’essayerait bien à la céramique, mais le volume ne l’attire pas spécialement.

Comme tout étudiant américain, il doit travailler à côté pour financer ses études, ce qui lui ouvre d’autres horizons, d’autres expériences. Cette approche américaine permet de décloisonner le monde du travail et le monde étudiant. De fil en aiguille, Marcus travaille avec une anthropologue qui deviendra experte médico-légale de renom. Il participe ainsi à deux reconstructions faciales d’après un crâne !

Aux Beaux Arts, un prof d’aquarelle fait office de mentor, sans jamais prendre l’aspect d’un gourou. Il est un guide et un soutien pour le jeune Marcus, il deviendra un ami intime avec sa femme. Marcus les revoit régulièrement, et le jeune apprenti deviendra son égal lors d’une exposition collective en 2005 à Baton Rouge. Lui l’ancien étudiant expose aux côtés de son mentor, devenu « père » avec son « père » artistique. Une émotion intense qui le marque durablement.

Bachelor of Art, diplôme en poche, Marcus découvre New York lors d’un weekend. C’est le coupe de foudre. Il retourne en Arkansas, prend quelques affaires, achète un aller simple pour New York et part sans rien dire, juste un mot pour avertir ses parents. Qui lui en voudront, comme ses amis. Dans l’avion pour Big Apple, Marcus est tout excité. A son voisin, il dit que personne ne sait où il se trouve. C’est le grand saut entre l’étudiant d’art et l’artiste peintre qu’il veut être.

Quatre années dans la ville melting pot, où Marcus enchaîne les boulots alimentaires tout en continuant de peindre. Pas d’exposition, juste l’affinage de son style. Au bout d’un an cependant, il sait qu’il ne restera pas. Ses racines, ses origines, c’est l’Arkansas, où est sa famille, son enfance. New York n’est qu’un passage. Marcus est comme un arbre de pépinière, les racines dans un sac de plastique. A New York, il développe ses branches mais ne s’enracine pas. Il se cherche. Et ne s’inquiète pas. Il sait qu’il peut reprendre ses études facilement, et devenir enseignant.

Quatre années de douce évolution, lui le visuel, quatre années de maturation. Au bout de quatre, il faut qu’il parte. Marcus rencontre une jeune parisienne, ça marche tout de suite entre eux. De la chance ? Marcus en a toujours eu, il se sent gâté par la vie, bien aidé par sa bonne étoile. Chaque événement lui arrive au bon moment. Marcus se sent prêt. Cette jeune femme rentre à Paris avec Marcus, qui débarque pour devenir artiste. Ce qui l’attire vraiment ? Picasso et le Paris du début du 20° siècle. Marcus ne parle pas un mot de français, mais passe ses journées dehors à se balader, à visiter les musées, à s’imprégner de la langue. Il a un visa d’étudiant, obtenu après avoir motivé son envie d’être un artiste. La démarche est fondamentale.

marcus-2A Paris, Marcus trouve son enracinement, il pose son « arbre » de pépinière, prêt à vivre ici. Nous sommes en 1995. Il s’inscrit à la Sorbonne pour apprendre le français, lit en français. La motivation est réelle, profonde. Marcus retourne chez ses parents pour travailler et mettre de l’argent de côté, Dutronc dans son casque de Walkman, apprenant d’arrache-pied le français, cette langue si compliquée. Pendant près de 7 mois, sa volonté ne s’émousse pas.

De retour à Paris, visa de longue durée en main, Marcus s’installe définitivement. Et commence sa nouvelle vie par une rupture sentimentale. Qu’à cela ne tienne ! Il donne des cours d’anglais, vit tant bien que mal son rêve d’artiste à Paris. Marcus trouve un boulot alimentaire qui lui permet de vivre sereinement. Ce n’est qu’à partir de 2002 que Marcus vit pleinement de sa peinture, devenant ainsi artiste peintre.

En 1999, Marcus atterrit dans l’appartement qu’il loue encore pour son atelier. Il cherchait un deux pièces pour avoir un vrai atelier qu’il puisse fermer, à cause des odeurs. Le bonheur ! Avoir un atelier est primordial pour un peintre. A New York, Marcus avait plutôt un espace de travail, mais à Paris la nécessité de l’atelier est vital. Il sera quelques temps dans une cave, avant d’arriver à Belleville, par hasard autant que par choix d’un quartier qu’il connaît déjà. Une fois encore, la chance est avec lui. Une association organise chaque année une opération portes ouvertes pour les artistes de Belleville, il suffit de s’inscrire. C’est ainsi que Marcus trouve rapidement un public et se crée un réseau.

Le réseau est important pour tout artiste, il s’agit de faire connaître son oeuvre, de favoriser des rencontres, créer des liens. Marcus insiste sur le côté organique du réseau, constitué d’hommes et de femmes, avec leur caractère. Un réseau se travaille sur le long terme, 8 ans est une moyenne de la répercussion d’une rencontre. Bon gré mal gré, Marcus mène sa barque tranquillement, participe à de nombreuses expositions à Paris et en province, fait connaître ses toiles et son style. Petit à petit. Et commence à se faire un nom dans la capitale.

En 2005, grâce une rencontre lointaine, Marcus a l’occasion d’exposer à Baton Rouge. Le retour aux sources est intéressant, il gagne sur les deux tableaux : le fantasme de l’Amérique pour les Français, et le rêve du peintre qui vit à Paris pour les Américains. Sa carrière s’envole des deux côtés de l’océan. Depuis, Marcus oscille entre France et Etats-Unis, au gré des expositions. Il est exposé en permanence dans 6 galeries, à Memphis, Little Rock, Baton Rouge, Marseille et dans le Lubéron. New York ? Pas d’envie spécialement, il a déjà essuyé une tentative infructueuse il y a longtemps. Ça se fera sûrement, par le réseau.

Marcus n’est pas lié à un courant, un mouvement. Il est un artiste contemporain, pas conceptuel. Un mélange de symboliste et de surréaliste mâtiné de conceptualiste. En fait, Marcus se sent à l’aise dans l’art figuratif. Sa base, c’est le dessin, il n’est pas un coloriste. Il a pris plaisir à apprendre la théorie des couleurs, mais reste un dessinateur. Ses séries ont une couleur dominante, sans être bariolées. Le trait plus que la couleur.

Ses influences ? Picasso, le nom est immédiat, période rose. Pas la plus créative, une période mélancolique, consensuelle et classique. Marcus a beaucoup regardé, observé Picasso. Il se nourrit aussi de Francis Bacon, Gérôme Bosch et l’art médiéval en général, notamment les enluminures. Actuellement, l’école allemande de Leipzig attire son attention, la nouvelle génération des figuratifs. Dürher compte également pour Marcus. Au hasard des rencontres, Marcus se trouve un jour à la Bibliothèque Nationale à manipuler une aquarelle de Dürher à mains nues ou quasiment. Un moment intense, un trait d’union de plusieurs siècles entre deux artistes. Marcus profite de cet instant magique, projetant son propre souffle sur une oeuvre séculaire, dans l’antre magique des archives des estampes. Le charme de Paris…

Le cinéma inspire Marcus depuis quelques temps. Il a fait une série d’après Alexandre Nevsky de Eisenstein. Actuellement, c’est Le septième sceau et La nuit des forains de Bergman, Les ailes du désir de Wenders ou Andrei Roublev de Tarkovsky. Marcus aime les vieux films, en noir & blanc, capter une image, tirer un plan du film pour emmagasiner des idées et les mélanger à d’autres.

Peindre est une lutte pour s’exprimer sur la toile. Marcus tourne autour du tableau en devenir, il lui faut du temps, il doit s’ennuyer, tourner en rond, se dégoûter même de la peinture, lire, aller sur internet, cette activité chronophage, pour mieux revenir vers la toile. Marcus s’approche en crabe, de côté, jamais frontalement, il zyeute le tableau, l’observe, l’approche d’un coup pour y mettre un coup de pinceau, avancer, puis revient en arrière pour observer et s’ennuyer à nouveau. Pas de méthode, pas de routine, pas d’exécution. L’intérêt de la peinture est justement dans cette phase créative changeante, mouvante, originale pour chaque tableau, chaque série.

Marcus travaille à l’acrylique, par plusieurs couches. Il dessine, griffonne la toile, peint, repeint, c’est un travail long et harassant qu’il faut recommencer encore et encore . Dessiner, peindre, rater, continuer, peindre, retoucher. La créativité réside en ce lâcher-prise maîtrisé que Marcus cherche à chaque instant. Chaque faille, chaque brèche qu’il décèle dans un tableau lui permet de rebondir. Le palimpseste n’est pas loin, peindre puis repeindre et gratter pour créer une transparence, une vibration, une énergie des couleurs. Son terrain fertile se situe entre Hasard et Volonté, à l’écoute de ce qu’il se passe, pour ne pas figer la vibration de la toile. Sur la corde raide, en équilibre entre figuration et abstraction.

Depuis les Beaux Arts, Marcus a toujours un carnet à dessin sur lui, un petit carnet rouge, moitié A4. Le premier date de 1988, au début un par an, maintenant un par trimestre. Ce carnet, c’est la source de toute son inspiration, son estomac onirique. Marcus y note à l’encre noire sa vie, des pensées, des rendez vous, des numéros de téléphone, des citations, ce qu’il voit, ce qu’il lit, des images de revues qu’il colle, le tout recouvert d’aquarelle. Ses rêves, ses obsessions, sa vie onirique remplissent des pages et des pages. Marcus cherche ainsi la spontanéité de la vie pour ses futurs tableaux. Les choses s’y glissent à son insu, un mot appelle une image et vice et versa. Il approche des 70 carnets !

marcus-3Les mots sont importants, Marcus y trouve un sens, le plaisir de les manier, de déchiffrer, le plaisir de la langue. Tel est son travail, déchiffrer son univers, faire la lecture du monde. Marcus est fasciné par les mots, leur étymologie, les alphabets, modernes et anciens. Tout est système, chaque langue, chaque système d’écriture. Marcus a fait deux ans de latin, il a appris l’alphabet grec, aimerait apprendre le sanscrit, l’hébreu, le chinois. Il a même appris la langue des signes américaine.Les mots sont un travail préparatoire dans les carnets, jamais dans les tableaux. Ils ne doivent pas devenir une béquille, ils ne sont pas naturels. La forme d’une lettre, par contre, peut trouver sa place sur la toile. Marcus se sert des mots pour créer une structure, une trame, afin d’articuler l’espace, le moduler. Les mots deviennent abstraits sur la toile, comme un voile par dessus la peinture. Marcus utilise notamment des cercles, petits et répétés, de la même couleur, pour faire vibrer le tableau, créer une transparence, une profondeur.

Marcus feuillette ses carnets, et photocopie quelques pages selon l’inspiration, les agrandissant en A4. Il utilise ensuite ces pages comme source primaire pour un tableau, utilisant la structure, une partie du dessin, comme une recréation. Sur la toile sont projetés alors ces parties des carnets, à l’acrylique, complétés par d’autres sources d’inspiration, une photo, un tableau, toute matière visuelle.

Le choix du format se fait naturellement par la source, Marcus utilise les mêmes tailles, entre A5 et A3, la même par série, par souci d’homogénéité. En ce moment, Marcus veut travailler des grandes tailles, pouvoir se lâcher sur une grande surface. La flemme et la peur du grand format freinent cette envie qui le démange. Dans son atelier, une grande toile a une première couche bleutée, en attente de la suite. Marcus sait ce qu’il veut y faire, il attend le bon moment, il tourne autour. Demain peut-être…

Un tableau est fini quand Marcus le ressent tendu, fermé, quand pas un endroit est mou. Alors il y appose un vernis mat qui égalise la surface et la protège. Le tableau doit alors vivre sa vie, qu’il existe pour le public. Marcus n’a aucune douleur à se séparer de ses oeuvres. Comme il disait récemment à des étudiants des Beaux Arts, avec ses premiers tableaux, on a envie de tout garder, mais on comprend vite que l’on peut faire mieux, forcément, on est confiant en l’avenir. Et on peut laisser vivre ses tableaux. Marcus est tourné vers l’avenir, vers les prochaines toiles, les prochaines séries, il suffit juste de s’organiser pour garder trace des tableaux, avec une liste complète et une photo de chaque tableau.

Marcus ouvre son atelier chaque dimanche après-midi pour qui veut venir, voir ses oeuvres, prendre un thé ou juste bavarder. Un geste rare pour un artiste sensible aux tableaux puissants, entêtants, aux séries fascinantes qui ne laissent pas indifférents. Une oeuvre homogène dans laquelle je suis tombé dès le premier regard, envoûté par le trait, les couleurs, l’énergie dégagée par ses toiles. N’hésitez pas à venir le voir, chez lui, Marcus est un bavard qui parle extraordinairement bien de sa peinture, de ses inspirations, de Jung et ses archétypes, de mythologie, de tarot ou d’ésotérisme. Comme Prospéro dans La tempête de Shakespeare, un personnage « organique » qu’il affectionne, Marcus est un magicien.

www.marcusmcallister.com

Retrouvez le reportage photo sur notre galerie photo.

Nicolas

3 Réponses to “Marcus McAllister, peintre : « l’estomac onirique »”

  1. Un grand merci pour ce excellent article que j’ai lu avec le plus grand interet
    Amicalement
    Gilles

  2. larocheauxloups Says:

    Eh bien merci pour Marcus. Très sympa vos paysages et portraits colorés (et nus féminins🙂 ).
    Parfois, çà me fait penser aux toiles de Maître Philippe: https://larocheauxloups.wordpress.com/la-communaute/philippe-chanel-decorateur/

    Franck.

  3. GAY-PERRET Monique Says:

    Bonsoir

    J’ai reçu un mail m’informant de votre prochaine exposition à PARIS.J’ai ainsi fait votre connaissance grâce à internet.J’aime beaucoup votre travail.Malheureusement je ne pourrai pas venir la voir.J’habite en Haute-Savoie (à 25 km de GENEVE et à 30 km d’ANNECY).
    Je m’occupe d’une exposition dans ma commune.La 14e édition aura lieu du 2 au 4 octobre 2015 de 10h à 19h pendant trois jours.Il y aura environ 25 artistes (1 plasticienne, 4 photographes, 5 sculpteurs et une quinzaine de peintres) .Tous des professionnels.

    Jusqu’à l’année dernière je m’occupais de la présélection gratuitement.Cela demande beaucoup de disponibilités. Je suis en train de regrouper quelques artistes.Je vais présenter leur travail à différentes galeries ou autres lieux d’expos ou leur indiquer où se renseigner.En échange je demande 10% sur les futures ventes.Je ne sais pas si cela vous intéresse !!!!
    Sinon je vous propose de venir début octobre pour vos rendre compte de la qualité de cette exposition.

    Je vous souhaite une bonne exposition .Au plaisir de vous rencontrer un jour.
    MEILLEURS VOEUX POUR 2015.

    Monique GAY-PERRET

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