C’est Mozart qu’on assassine

C’est Mozart qu’on assassine est le titre d’un livre fort et émouvant de Michel Cesbron, à qui j’emprunte cette belle formule pour illustrer cette histoire triste et fabuleuse.

Michael Greenberg est un auteur et journaliste new-yorkais. Il a écrit en 2008 un livre (Hurry down sunshine) contant les aventures de sa fille atteinte de psychose maniaco-dépressive à 15 ans, son combat contre la maladie et les déboires familiaux. Un témoignage bouleversant qui fait pleurer dans les ménages.

Dans la description que fait Greenberg de la première attaque, sa fille paraît littéralement frappée par la folie, comme on l’est par la foudre. Elle devient surexcitée et insomniaque, ansorbée jusqu’à l’obsession par les Sonnets de Shakespeare, qu’elle annote furieusement, « les marges tellement remplies de commentaires que le texte d’origine n’est guère plus qu’une toute petite tache au centre ». La jeune fille est la proie de pensées violemment délirantes : « [Sally] a eu une vision. C’est arrivé il y a quelques jours dans le square de Bleecker Street, en regardant deux petites filles jouer sur le pont de bois près du toboggan. Dans un flash, elle a vu leur génie, leur infini génie de naissance, et elle a simultanément compris que nous sommes tous des génies, que le sens même du mot a été dénaturé. Le génie n’est pas le hasard extraordinaire que l’on veut nous faire croire, non, le génie est aussi consubtantiel à l’identité que le sens de l’amour, de Dieu. Le génie, c’est l’enfance. »

Après avoir décrit sa vision aux petites filles – qui, dit-elle, la comprennent « parfaitement » – Sally continue sa promenade dans Bleecker Street et découvre que sa vie a changé. Elle est convaincue d’avoir accès à la « vie cachée » qui coule à flots dans toutes choses. Mais, quand elle tente de partager sa révélation avec les passants, elle se fait rabrouer, preuve que ces personnes, – des adultes – ont perdu la capacité d’exercer leur génie : « L’effort énorme qu’il faut déployer pour l’empêcher de s’évaporer et réaffirmer son emprise glorieuse sur nos vies est la cause de toute la souffrance humaine. » La folie de Sally – ou son myscticisme – est précisément de croire qu’elle a été « élue » pour guérir l’humanité de cette souffrance.[Joyce Carol Oates in Books n°3 mars 2009]

Michael Greenberg raconte l’histoire de sa fille psychotique de son point de vue de cartésien, voyant une « psychose gigotant sous la surface comme un chat dans un sac fermé ». Incapable de s’ouvrir à l’émerveillement et au merveilleux, il s’enferre dans la douleur des parents dont la fille est devenue « folle ». Dans notre société chimique qui voit la maladie partout pour mieux la traiter (et pas la guérir), Sally est donc psychotique, gavée à vie de psychotropes. Dans une autre culture, elle serait Bouddha, Jésus, Zoroastre ou une prophète, une sainte, une pythie ayant le don de double vue, de percevoir la réalité sous-jacente à notre illusion. Parce qu’elle est mineure on ne la prend pas au sérieux. Une Bernadette Soubirou a vécu la même chose aux débuts des visions mariales. Pourquoi faut-il gacher cette révélation ingénue ? Pourquoi faut-il voir partout le mal psychologique ? Une société qui enferme ses « fous » se détruit elle-même. Au Moyen-Age, le bouffon était le seul être libre de dire ce qu’il souhaitait, le fou du roi, le contre-pouvoir. Et aujourd’hui ? Un monde du conformisme et de la normalité qui n’accepte aucune voix (voie) divergente.

Nicolas

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