Tricherie statistique

Libération publie un gros article sur la triche statistique du gouvernement français (et donc de tous les autres) à l’occasion de la parution d’un livre sur le sujet. Passionnant et édifiant. Après 2 ans de sarkozysme primaire, les langues se délient et les masques tombent de plus en plus. Nicolas

Il travaille à l’avant-poste de la production statistique. Mais il a décidé de franchir le pas : pour expliquer comment les chiffres qu’il triture à longueur de journées sont récupérés par le politique. Ou plus exactement par le gouvernement. Alors, sous couvert d’anonymat, parce que tenu à l’obligation de réserve, il a accepté la proposition de plusieurs de ses confrères : «Participer à l’écriture d’un livre, pour expliquer qu’il y a une dérive de l’usage politique des statistiques publiques.» Son nom, ou plutôt son pseudonyme, c’est Lorraine Data. Un nom de code sous lequel s’abritent d’autres fonctionnaires, eux aussi issus de la statistique publique et de la recherche et qui ont écrit collectivement le Grand Truquage (1).

D’autres ont décidé de témoigner à visages découverts. Tous disent qu’ils ne sont pas naïfs. Qu’ils ont compris, dès le début de leur carrière que la maîtrise de l’information statistique a toujours constitué un enjeu pour les pouvoirs en place. Mais la coupe est pleine. «Nos sociétés hypermédiatiques ont fétichisé le chiffre, explique l’un des sept auteurs. Le chiffre, souvent péremptoire, tend de plus en plus à remplacer l’argumentation. Il est simple. Et il donne surtout le sentiment ou l’illusion que l’on maîtrise ce dont on parle.» Or cette simplicité est souvent trompeuse. Mais leur vécu ne s’arrête pas à cette simple constatation. «Nos gouvernements se livrent de plus en plus à un bricolage statistique, et particulièrement depuis 2002», dénonce le sociologue Laurent Mucchielli. Et tous d’expliquer, au travers de sept thématiques, comment l’on tente de cacher, par exemple, le grand flop du «travailler plus pour gagner plus». Ou encore comment s’invente un indicateur de la pauvreté à la française, histoire de s’assurer qu’il diminuera au fil du quinquennat. Ou comment escamoter de plus en plus le nombre des chômeurs en les transférant dans de nouvelles catégories au point où même les plus avertis ont du mal à s’y retrouver.

Multipliant les exemples, le collectif Lorraine Data met au jour les procédés utilisés par le gouvernement : sélection de chiffres censés flatter l’action gouvernementale, dénigrement de la qualité des données de ses propres services lorsqu’elles ne lui sont pas favorables…

(1) Le Grand Truquage (ou comment le gouvernement manipule les statistiques). Editions La Découverte, 13 euros.

Pauvreté

Changer de barème, une riche idée

«Souvenez-vous, nous sommes en octobre 2007, Martin Hirsch, Haut Commissaire aux solidarités actives présente l’engagement gouvernemental de réduire d’un tiers la pauvreté en cinq ans. Il faut tout faire pour faire chuter la fièvre. Y compris changer de thermomètre.

«La mesure traditionnelle de la pauvreté relative (reprise par l’Europe) se fait de la façon suivante : un ménage est sous le seuil de pauvreté si ses revenus sont inférieurs à 60 % du revenu médian de l’ensemble de la population. Et depuis 2000, ce taux n’a baissé que très légèrement. Le gouvernement était-il prêt à mesurer les conséquences de sa politique à l’aune de cet indicateur ? Eh bien non. Martin Hirsch décide alors de prendre un autre indicateur : le «taux de pauvreté ancrée dans le temps». Cet indicateur a l’avantage de baisser mécaniquement depuis de nombreuses années. Comment ça marche ? On conserve le seuil de pauvreté relative – 880 euros en 2006 pour une personne seule – et on regarde combien de personnes seront encore sous ce seuil cinq ans plus tard. En période de croissance et de faible inflation (entre 1997 et 2002), la pauvreté ainsi calculée a diminué de 40 %.

«En changeant de barème, le gouvernement a fait le pari d’une croissance suffisamment forte et d’une inflation faible pour une réduction automatique de la pauvreté. Les associations ont dénoncé cette manipulation et Martin Hirsch a dès lors accepté de suivre d’autres indicateurs. Mais lorsque, dans sa réaction à notre ouvrage dansMarianne du 23 mai dernier, Martin Hirsch déclare que le gouvernement ne truque pas les chiffres puisqu’il s’est engagé sur un ensemble d’indicateurs, il oublie de dire que le taux de pauvreté ancrée dans le temps est présenté comme l’indicateur central de mesure de réduction de la pauvreté. Et l’on peut parier que ce sera bien lui qui sera médiatisé, sauf si la crise, en passant par là, réduit à néant cette stratégie.»

Pouvoir d’achat

Surtout pas de publicité sur les inégalités

«Chacun a en mémoire les promesses de Nicolas Sarkozy affirmant qu’il serait le « président du pouvoir d’achat ».Cette question ne peut se réduire à celle de l’inflation. Et pourtant ce fut le cas.

«Le pouvoir d’achat a deux faces : l’évolution des prix et celle des revenus. Premier camouflage : le débat a été entièrement focalisé sur la question de l’inflation ou, dit autrement, de la vie chère. Et il est vrai que le coût de la vie s’est renchéri depuis 2002. En outre, comme l’ont montré par la suite les travaux de l’Insee, l’inflation a été plus forte pour les ménages les plus modestes. Second camouflage, le plus important : le revenu moyen utilisé pour mesurer le pouvoir d’achat masque, en réalité, des inégalités croissantes entre ménages. Les statistiques officielles restent lacunaires sur cette question. D’abord, elles ne prennent guère en compte les revenus de la propriété qui sont concentrés sur une minorité de la population – pourtant ces revenus n’ont jamais été aussi élevés, ils représentent l’équivalent de près de 50% de la masse des salaires nets perçus par les ménages, contre moins de 25% il y a trente ans . Ensuite , ces statistiques ignorent les très hauts salaires. Or, d’après les données fiscales mobilisées par un chercheur, les très hauts salaires se sont envolés entre 1998 et 2005. En agitant le chiffon rouge des prix, on a détourné l’attention de cette question majeure des inégalités de revenus. C’est cette question, plus que celle de la hausse des prix, qui explique les préoccupations croissantes des Français en matière de pouvoir d’achat.»

Heures sup

La sous-évaluation, voilà la solution

«Travailler plus pour gagner plus. C’est le slogan de campagne de Nicolas Sarkozy qui allait mettre à contribution les experts en chiffres. Pour favoriser le recours aux heures supplémentaires, ce gouvernement fait adopter la loi Tepa [travail, emploi et pouvoir d’achat, ndlr] en août 2007. Avant celle-ci nous n’avions qu’une idée très imprécise du volume d’heures supplémentaires effectuées en France. Difficile dans ces conditions de mesurer les effets de la loi Tepa, qui permet de recourir plus facilement aux heures sup grâce aux réductions de cotisations et autres incitations pour les employeurs.

«A cette époque, la machine à produire des chiffres tourne à plein régime. Les statisticiens qui travaillent sur le sujet connaissent le phénomène de sous-évaluation statistique des heures sup, mais ne disposent que de peu d’éléments pour l’évaluer. En mars 2008, la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, affirme devant le Parlement que la loi Tepa est un vrai succès, allant jusqu’à ajouter que les heures supplémentaires ont augmenté de 30 % sur un an. Or, quand elle calcule cette progression, elle le fait à partir d’une source qui sous-estimait considérablement – de l’ordre de 30 % à 40 %- le taux stock des heures supplémentaires utilisées avant la loi Tepa par les entreprises. Plus tard, en octobre 2008, cette correction a été réalisée par les services du ministère du Travail. Avec un résultat : la progression constatée après la loi n’est pas de 30 % mais est égale à 0. Christine Lagarde a-t-elle fait cette correction ? Non.»

Délinquance

L’art de faire coller les résultats aux objectifs

«Le cas des chiffres de la délinquance est sans doute celui qui a inauguré cette nouvelle façon de truquer les statistiques.

«Pour comprendre la production des chiffres de la délinquance, comme d’ailleurs ceux de l’immigration, il faut se souvenir que les données sont directement produite par l’administration. En clair, des statistiques sont le résultat de l’enregistrement de l’activité de ces administrations. D’où le risque d’être juge et partie ou, dit autrement, de produire à l’arrivée le résultat des actions que l’on a imposées au départ. Ainsi, en juillet 2007, lorsque Nicolas Sarkozy envoie à Michèle Alliot-Marie sa lettre de mission, il y indique que « la délinquance doit baisser de 5% en deux ans » et que « le taux d’élucidation doit être porté à 40 % ». Que se passe-t-il alors ? Il se passe que les policiers et les gendarmes doivent se débrouiller pour fournir à la ministre de l’Intérieur des statistiques conformes à ces objectifs.

«Cette façon de déterminer à l’avance les résultats statistiques est clairement une nouveauté. Et il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour s’imaginer que ce sont les délinquants qui se sont conformés à l’objectif initial. La réalité ? Ce sont évidement les administrations concernées qui se sont arrangées pour y parvenir. Ainsi, pour faire diminuer la délinquance, on peut réduire l’enregistrement des vols anonymes, à savoir les plaintes contre X qui n’aboutiront jamais. Et pour faire monter le taux d’élucidation, on peut interpeller davantage de clandestins et de fumeur de shit, car on est sûr de faire 100 %.»

© Libération 01/06/2009

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