Le téléachat, désir de compulsion

Le téléachat a peu à peu colonisé les télévisions françaises, d’abord obscurément cantonné à TF1 ou M6, il est maintenant partout sur la TNT, de NT1 à TMC ou NRJ12. Il sert même de placard pour animateurs déchus, comme Marie-Ange Nardi sur la Une, ou le fils Bellemare sur M6. Placards dorés, stands de foire, retour aux grands moments des marchés avec les bonimenteurs et autres aboyeurs pour vendre une camelote douteuse tant elle est miraculeuse. Des programmes faciles à fabriquer, pas chers, et pourvoyeurs de chiffre d’affaire pour un secteur en mal de diversification.  Le groupe TF1 s’y est bien réussi, comme son concurrent M6. La TNT se contente de diffuser du téléachat américain (mal) doublé, disponible en Europe grâce à un réseau de distribution maintenant mondialisé.

Degré zéro de la création télévisuelle, le téléachat n’en reste pas moins fascinant par sa répétition incessante de phrases chocs et d’arguments massues. On peut en rire en coin, le mépriser ou le snober, le téléachat est la mécanique parfaite de l’achat compulsif, raisonné à grands coups d’arguments imparables, sur des thèmes qui nous touchent tous : le ménage, la santé, la forme, le bricolage… Le symbole parfait de la société de consommation à flux continu. Le téléachat est un programme hypnotique, nous sommes abreuvés à chaque instant de témoignages (mauvais et peu crédibles, mais qui fonctionnent dans l’esprit du spectateur), de chiffres, de facilités de paiement, d’une logorrhée incessante et enjouée qui nous empêche de réfléchir correctement. Le principe de la musique en supermarché : ne pas réfléchir pour acheter compulsivement.

Je me souviens d’un programme de téléachat sur une chaîne locale à New York. Avec un ami, on était resté scotché plus d’une demi-heure devant l’écran par la démonstration ubuesque d’un cuiseur pour viande (quoi d’autre aux USA !), en une débauche d’appareils sur le plateau envahi de quartiers de boeuf, de poulets, de travers de porc… Presque une insulte à tous les crève-la-faim de ce pays et du monde entier. Un public ébahi applaudissait sur commande (principe télévisuel de base) le bonimenteur au summum de l’hystérie commerçante, une prestation continue de sa capacité à parler et donner envie d’acheter. Un gimmick bien rôdé, « you set it, and… forget it ! », censé asséner l’intérêt primordial de ce cuiseur : pas la peine de s’en occuper, il cuit tout seul, juste comme on aime ! Une séance hypnotique.

Le téléachat est la téléréalité du pauvre, une zone utopique où les intérieurs crades deviennent paradisiaques grâce à un aspirateur révolutionnaire, où les corps flasques se transforment en étude de nu idéale, où le quotidien pénible est transfiguré en un parcours de santé par l’intermédiaire d’un outil révolutionnaire. Tous ces produits semblent géniaux et incontournables, bien que seulement vendus dans ces nouvelles foires télévisuelles, la notion d’exclusivité devenant argument de vente, alors qu’elle n’incite qu’à la méfiance pour ma part.

Le téléachat est une arnaque terrible, malgré les garde-fou commerciaux légaux, comme « satisfait ou remboursé », ou une garantie minimale dans la transaction. Il existe une hotline de commande, le consommateur est sécurisé, on n’est pas sur internet que diable ! Les tarifs sont prohibitifs pourtant, tant la qualité des produits paraît mauvaise, et sournoisement découpés pour s’afficher moins chers. Payer 3 mensualités de 36 euros, c’est pas énorme psychologiquement, mais la somme totale dépasse les 100 euros, qui n’est plus négligeable. Toutes les bonnes vieilles recettes de la vente sont exploitées, le téléachat devient alors le manuel du parfait commerçant, à défaut d’un autre intérêt.

Programme du matin, quand il faut ranger la maison, faire le ménage, préparer le repas, dans l’imaginaire des programmateurs TV, le téléachat se regarde d’un oeil, au risque de tomber dans une spirale hypnotisante qui emporte l’esprit dans une frénésie de désir de consommation. Répétition compulsive, rediffusion en boucle, témoignages biaisés ou joués, démonstrations douteuses, le spectateur ne peut échapper à l’emprise du téléachat, boîte à idées magique.

Le pire du téléachat, vu ce matin sur NRJ 12 : une ceinture abdominale qui ressemble à une grosse bouée bleue, reliée à une machine qui génère de la vapeur. Vapeur pulsé sur le corps, qui va permettre de maigrir sans effort, comme un sauna miniature. La démonstration dure plusieurs minutes, voyant défiler des hommes et des femmes aux corps superbes et parfais porter cet hideux appareil, complètement ridicules. Ils semblent « enceintes » d’un alien bleuâtre. Une scène montre même une sorte de cafétéria où des couples discutent tranquillement, cet appendice sur le ventre. A mourir de rire, n’était-ce l’argument malsain qui se dégage : perdre du poids sans effort, sans perdre de temps. Culte de l’immédiateté, du moindre effort. Le corps n’est qu’un véhicule, entretenu vite fait, mais qui doit être parfait. Du grand n’importe quoi, tim is money dans sa démonstration flamboyante la plus stupide. Un appareil à plus de 100 euros, qui ne doit pas coûter grand chose à la fabrication, et ne doit pas fonctionner longtemps. L’illusion de la réussite facile. Ecoeurant.

Nicolas

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