Quartett

MERTEUIL – VALMONT – MÜLLER


laclos01Ce pourrait être l’accroche vendeuse d’une resucée ou suite douteuse du roman de Pierre Choderlos de Laclos (ci-contre) sorti en 1782, Les liaisons dangereuses. Considéré comme un chef d’oeuvre de la littérature française, cette histoire nous narre le duel indirect que se livrent deux membres de la noblesse française, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont. A coups de défis toujours assez peu respectueux de leurs « cibles », ces deux personnages vont cultiver et pousser toujours plus loin leur art du libertinage et des intrigues. Jusqu’à développer une sorte de passion sous-jacente destructrice. Valmont, pourtant rusé et habile, en périt tandis que le masque de sois-disant vertu que Merteuil s’est patiemment construit s’effondre et laisse au jour ses sombres machinations de vengeance, la poussant à l’exil en Hollande. La petite vérole vient la défigurer et ainsi « couronner » la fin de parcours de cette reine de la manipulation.

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Imaginons maintenant que, par on ne sait quelle habileté dramaturgique ou scénaristique inspirée, nos deux personnages se retrouvent, des années après leurs frasques… dans un bunker après la troisième guerre mondiale! Vieillis et plus philosophes, ces deux ex-fleurons de la haute noblesse française du Versailles de la grande époque, somptueux et pourtant déja finement décadent, portent un regard sur ce qu’ont été leurs parcours respectifs, leurs actes, leur attitude face à la vie…

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… C’est là qu’intervient Heiner Müller et sa puissante relecture. Toujours sous le signe du libertinage et d’une certaine « crudité sexuelle », mame la marquise et notre « vicomte-chasseur » revisitent et rejouent eux-mêmes leurs « exploits » de jeunesse, leur propre mythologie. L’avancée dans la vie, l’altération purement physique, les emmène dans des considérations qui touchent au spirituel. Lying by the rags (L. Freud)C’est là tout le paradoxe de l’avachissement progressif des chairs qui se délitent et se dilatent, alourdies par le poids des ans et des expériences, qui mène l’esprit vers une liberté inattendue. Liberté de ton et de pensée, sans forme préfabriquée par des années de dogmes rassurants. « Les trois entrées du paradis », comme nous le crie ce Valmont encore debout, sont finalement très matérielles. D’après Hermès Trysmégiste, fondateur mythique de l’alchimie, dans sa Table d’Emeraude: « Tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas ». Dont acte.
Homme de dos (L. Freud)Savoir désapprendre pour mieux comprendre ou percevoir. La matérialité la plus crasse peut-être bien souvent la porte de la spiritualité ou d’un début de sagesse. Une personne ayant fait les 400 coups dans sa jeunesse aura-t-elle plus de choses à raconter que quelqu’un qui enferme sciemment son comportement dans un cadre culturel ou religieux (quel qu’il soit) trop étroit? La question est posée car certains religieux peuvent atteindre une grande connaissance de soi par la prière. Priver son corps de certaines expériences sous le poids d’interdits gravés dans on ne sait quelles pierres condamne à se priver de l’élargissement de son horizon mental, donc de sa conscience. La mémoire corporelle, riche de sensations emmagasinées au cours d’une vie, est essentielle. Ce doit être la quintessence, les cinq sens fondamentaux par lesquels se forge l’expérience, donc la pensée… Donc la liberté. Un corps est une surface impressionnable, comme la pellicule photo, véritable interface sensible menant à une meilleure compréhension du monde. L’esprit-matière… Ô, les condamnables envies! Mais n’est-ce pas en ayant des envies qu’on est en vie?
Des personnages ambivalents, destructeurs, peut-être pas si isolés dans leur tourmente, apercevant, en filigrane, « quelque chose », comme une réalité bien plus réelle encore, au-delà de la matière. Personnages tout en même temps profondément plongés dans leur addiction sensuelle.

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« La nuit des corps »
Cette confrontation entre Valmont et Merteuil est un jeu de masques pervers: sur la scène, les libertins jouent tantôt leur propre rôle tantôt se « travestissent »… Telle Merteuil jouant Valmont séduisant Mme de Tourvel ou Valmont déflorant la jeune Cécile de Volanges, jouée par Merteuil.

Nu (Matisse) La farce érotique tourne très vite à l’entre-dévoration aboutissant au sacrifice de Valmont-Tourvel sur l’autel du narcissisme de Merteuil. Ces deux personnages qui en deviennent quatre, pour ce jeu de rôles, forment un quartette et affrontent avec une violence inouïe la réalité odieuse et brutale. Pour ces libertins post-modernes, l’idée de l’âme humaine est un long mensonge nécessaire au christianisme pour assurer son empire sur les corps. Le corps seul, en effet, dit vrai, même et surtout altéré par le temps et férocement en quête de désir et de volupté.

« Chaque mot est un caillot de sang »
Pour Heiner Müller, le détour par la fin du XVIIIème siècle, c’est-à-dire le monde qui précède la Révolution Française, permet de toucher au coeur le mal occidental et s’écrit en lettres amorales le temps des massacres qui auront lieu dans un bunker après la troisième guerre mondiale. Le monde n’est plus qu’une « encyclopédie à l’agonie ».
Cette pièce qui fouille impitoyablement l’archéologie du monde occidental est l’une des seules qu’ait représenté Müller au Berliner Ensemble.

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Cette mise en scène d’Emmanuel de Sablet, minimaliste et peu éclairée, confère à ces répliques riches de sens le sentiment de la proximité du Néant. Néant fatal qui succède à l’usure finale de « l’habit de chair », cette « nuit des corps » qui succède à la finitude. Seule la mort est éternelle, dit-on… Un voyage en eaux troubles servi par des acteurs vibrants et polymorphes, imprégnés de leurs personnages irrévérencieux jusqu’au bout des… ongles. La justesse de ton, tantôt sobre, tantôt enflammé, nous  emporte directement au coeur de ce texte hors normes.

Juste pour le plaisir, une petite citation de la Merteuil (qui n’a rien perdu de son mordant :-)):
« Qu’avez-vous appris si ce n’est à manoeuvrer votre queue dans un trou en tous points semblable à celui dont vous êtes issu, (…) dans l’illusion que l’applaudissement des muqueuses d’autrui va à votre seule personne, (…) alors que vous n’êtes que le véhicule inanimé de la jouissance de la femme qui vous utilise. »

C’est sûr que vu comme çà… Pour les plus curieux, une bande annonce est déja disponible:

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QUARTETT
d’Heiner Müller

Avec : Joséphine Déchenaud et Claude Crétient

Mise en scène : Emmanuel de Sablet

Lumières : Cyril Hamès

Du mardi au vendredi à 21 h
A partir du 7 octobre 2009
(relâche exceptionnelle le 9 octobre)

Théâtre du Picolo (http://www.lepicolo.com)
58 rue Jules Vallès. 93400 Saint-Ouen
(métro : Porte de Clignancourt) Localiser le théâtre avec la RATP

Réservation : 01 40 11 22 87 ou contact@lepicolo.com

Tarif unique : 5 euros jusqu’au 21 octobre
Ensuite : 12 euros et 10 euros (places sur billetreduc.com)
Photos et détails sur theatre-contemporain.net

Un dernier petit mot du metteur en scène:
Si vous ne connaissez pas encore ce petit théâtre qui fait également restaurant les jours de puces, c’est l’occasion de le découvrir. Son accès en est simple à partir de la Porte de Clignancourt (7/8 minutes de marche). J’espère que l’aventure vous tentera et qu’elle nous donnera l’occasion de nous voir ou revoir autour de cette œuvre d’une puissance organique incroyable et savoureuse !

Lucian Freud (par Guy Oberson)
Franck.

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