Contre la cécité volontaire

Un récent article du Monde revient sur les nombreux suicides qui ont secoué certaines grandes entreprises françaises comme France Telecom. Le média-roi nommé communément télé ne parle déja plus depuis longtemps de ces événements, le filon émotif et purement scabreux de la chose ayant été suffisamment exploité. Un tel phénomène paraît nouveau mais s’enracine, en fait, bien plus en amont dans la structure même de notre quotidien et dans la façon dont on nous inculque le monde à l’école, dans le paysage culturel, etc… Créant ainsi une vision de sois-même erronée trop longtemps entretenue et menant à l’impasse fatale quand la coque des archétypes mentaux simplistes finit par sauter.

C’est Max Dorra qui, en fait, intervient ponctuellement dans Le Monde et Le Monde Diplomatique. Il est professeur de médecine à la Faculté Paris Ouest et l’auteur de plusieurs écrits. Il évolue également au sein de l’association Les amis de Spinoza. Un scientifique humaniste, donc, qui refuse le prêt-à-penser.

Ici sont reproduits trois articles de Max Dorra, frappants de lucidité, que les yeux de Votre Serviteur Lupin ont rencontré et pour lesquels il n’y aura jamais assez d’espace de diffusion. Le premier traite plus des médias et de l’avachissement de la liberté de penser (d’une réelle liberté de penser, on va dire). Il n’y a aucune « paranoïa » là-dedans (encore un non argument simpliste sorti à tout va, témoignant du phagocytage de nos esprits), juste le décorticage précis d’un mécanisme d’acculturation global à l’oeuvre quotidiennement depuis bien longtemps. La raison de tout çà? Le pouvoir, probablement.

CONTRE LA CÉCITÉ VOLONTAIRE

En ce temps-là (premières décennies du XXIe siècle), l’absurdité le disputait à la barbarie. En France, dans les écoles, les classes de plus de trente élèves rendaient l’enseignement quasi impossible, sauf pour quelques privilégiés. Les ouvriers vivaient sept ans de moins que les cadres, et lorsqu’une canicule un été survint, 15 000 vieux, parmi les plus pauvres, moururent parce que personne n’était là pour leur donner à boire ; cela fut vite oublié.

Peu de jours se passaient sans que l’on annonçât un suicide parmi les détenus (et parfois même leurs surveillants) dans les prisons surchargées. Les hôpitaux gérés comme des entreprises, et se devant d’être « rentables », étaient l’objet d’évaluations, de classements, dont l’effet pervers ne se faisait pas attendre : les « meilleurs » services étaient ceux où la durée de séjour était la plus courte, ce qui incitait à une sélection des patients.
A la même époque, les Africains vivaient trente ans de moins que les Européens, 200 millions d’enfants sur la planète travaillaient comme des esclaves, 6 millions d’entre eux mourant chaque année de dénutrition. De tout cela, bien des citoyens certes s’indignaient mais la plupart, comme atteints de cécité volontaire, préféraient – tels les biologistes soviétiques qui jadis avaient nié les données de la génétique – vivre dans la méconnaissance de faits qui auraient pu les déranger.

Concernant le « déni de réalité », il est de nos jours, on le sait, un sujet souvent posé au bac : « commentez les phrases historiques prononcées par la ministre de l’économie, des finances et de l’emploi, Christine Lagarde, le 10 juillet 2007 à l’Assemblée nationale : « Entre l’égalité de tous sur la ligne de départ et les performances de chacun à l’arrivée, le travail fait de l’individu le seul responsable de son propre parcours (). Cessons d’opposer les riches et les pauvres (). La lutte des classes, cette idée n’est plus d’aucune utilité pour comprendre notre société. »

La population vivait ainsi dans une sorte d’anesthésie entretenue par les quatre heures quotidiennes que chacun consacrait aux grands médias. A la télévision notamment, « l’arme absolue » disait Georges Pompidou. Elle était partout, offrant – et pas seulement aux esseulés – un groupe imaginaire, une famille à laquelle on appartiendrait à condition d’en respecter les règles, le ton. Sur les plateaux, un sourire permanent était de rigueur, le temps de parole était bref, impliquant une simplification appauvrissante des sujets les plus complexes.

Une débilité lisse en somme, la plupart du temps, qui pouvait entraîner à la longue, on le découvrit après une enquête médicale, un risque accru d’apparition d’une maladie d’Alzheimer. Dans ces médias, les informations essentielles étaient rendues quasi imperceptibles parce qu’elles étaient précédées par un fait divers bouleversant et suivies par des résultats sportifs, d’autant plus excitants que partout régnait l’idéologie du « gagneur ».

Ce dont la personnalisation du politique était d’ailleurs imprégnée. Le visage, la mimique des présentateurs parachevaient le détournement d’attention indispensable à ce numéro d’escamotage. Un procédé assez proche de ce qu’Eisenstein nomme « un montage pathétique ». Et c’est bien dans une sorte de montage que chacun était ainsi enfermé, où les affects jouaient, entre les plans, le rôle de joints, de raccords innombrables et inapparents.

Autant de serrures assurant la séquestration dans un piège où même les plus avertis se laissaient prendre. Car l’idéologie dominante est un montage subtil, insidieux, à la fois objectif et producteur de subjectivité. Une prison sans paroi visible qui se donne pour indépassable. Or, de cela, certains avaient si peu conscience que l’on parlait à l’époque de « fin de l’histoire », alors qu’on n’était pas encore sorti de la préhistoire. Les conservateurs traitaient donc les progressistes d’idéalistes, de rêveurs, voire d’utopistes dangereux, puisque bien des révolutions avaient jusqu’ici dramatiquement échoué. Pour se délivrer de ce boulet qu’ils traînaient depuis près d’un siècle – le stalinisme, le maoïsme -, les responsables de la gauche se décidèrent à en faire une analyse diagnostique de fond pour que jamais plus ne se renouvellent ces dérapages meurtriers.

La difficulté était que les partis progressistes, auxquels le suffrage universel aurait dû, étant donné la réalité sociale, apporter de légitimes victoires, étaient stupidement divisés. Une certaine vision du monde, pourtant, un discours clair, auraient pu les réunir au-delà de leurs querelles stériles. Celle, par exemple, entre « révolutionnaires » et « réformistes », le premier de ces vocables, appelant immanquablement l’image de désordres sanglants, bien sûr terrifiait, tandis que le second, synonyme de mollesse, voire de trahison, suscitait volontiers le mépris.

La réalité était en fait que tout changement véritable est radical, et que cette radicalité ne suppose nullement la violence mais exige à coup sûr une conviction forte, rigoureusement argumentée. Donc mobilisatrice. Obtenus ainsi grâce à un vigoureux mouvement social, les acquis du Front populaire en 1936, la Sécurité sociale en 1945, avaient apporté un réel changement de la vie même, qui aurait pu n’être qu’une première étape.

La sortie de ce mauvais film dans lequel on était malgré soi incarcéré avait commencé lorsque, la gauche étant redevenue de gauche, pugnace et imaginative à la fois, les pauvres avaient cessé de voter à droite – ou de s’abstenir. Marx, posthume Prix Nobel d’économie en 2012, avait eu raison en ce qui concerne le capitalisme et ses crises : on ne moralise pas une logique, celle des vautours. Il avait sans doute eu tort en revanche quand, évoquant avant tout le rôle des infrastructures économiques, il semblait sous-estimer la force des mots (et par exemple des siens propres…).

Agnès Guillemot, la monteuse de Godard, lorsqu’on l’appelait au secours d’un film abîmé par un montage médiocre et qu’elle cherchait à retrouver un sens perdu, visionnait soigneusement tous les rushes, et récupérait même parfois ceux qui avaient semblé inutiles. Le travail du rêve, de même, invente des agencements inédits à partir de possibles avant lui inaperçus. On découvrit ainsi que le cauchemar vécu par les humains jusque dans les premières décennies du XXIe siècle était dû à une maladie non encore diagnostiquée.

La maladie de la valeur vénale qui à partir de marchandises devenues folles avait contaminé les humains, envahissant leurs pensées, leurs désirs et jusqu’à l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes, dans un univers triché, insolemment inégalitaire, exclusivement voué au profit et régi par l’argent. Tout y était évalué, classé et classant, ce qui résumait le sens même, pauvre à pleurer, de ce montage délirant. On n’a pas bien compris à vrai dire, rétrospectivement, comment cette abomination avait pu prendre fin. La seule chose dont on soit sûr, c’est que l’éducation et les médias devinrent l’objectif résolument prioritaire. Le but d’un projet éducatif qu’on ne peut ici qu’esquisser était que l’école ne soit plus une machine à déprimer, mais qu’on y trouve au contraire les concepts et les mots qui permettent de résister à la violence symbolique, à la manipulation.

Bref, de se libérer d’une angoisse en en démontant le mécanisme. On convint également d’enseigner l’histoire des innovations scientifiques et artistiques, chacune illustrant à sa manière le courage requis lorsque, minoritaire, on s’oppose à la pensée d’un groupe. Quant aux médias, leurs rythmes, leurs montages illusionnistes finement analysés par le cinéaste anglais Peter Watkins, il fut décidé de n’en laisser passer aucun plan, aucun raccord. Les informations, si souvent erronées mais enrobées dans un jargon intimidant, assénées avec aplomb par des « experts » conservateurs, devaient être soumises au crible d’une analyse serrée par les journalistes eux-mêmes, ce à quoi certains « observatoires des médias » avaient déjà ouvert la voie.

Ce détricotage patient, sans doute fut-il essentiel pour contrecarrer la fabrication de l’opinion par les médias, médias dont il fut unanimement convenu – pour en finir avec l’autocensure apeurée – de défendre, bec et ongles, l’indépendance à l’égard de tout pouvoir, financier ou politique. C’est alors seulement que reprit un sens le passage dans des isoloirs : il ne s’agirait plus désormais de cautionner par un vote apparemment libre des idées imposées au fil d’un formatage entretenu pendant des années.

Tout le monde, et notamment les intellectuels, avait participé à ce travail obscur, obstiné, inflexible, de déverrouillage de la pensée. L’indispensable préliminaire.

© Max Dorra, Le Monde, 28 juin 2009.

Le deuxième article, plus récent et en droite ligne du précédent, parle donc des phénomènes de suicide dans les grandes entreprises. Le décorticage des mécanismes psychologiques subtils et superposés menant un individu au reniement total de soi (et donc du sens même de sa vie) fait froid dans le dos tant il reflète le quotidien de chacun et, par la même, les extrêmes dans lesquels chaque individu peut basculer. Ici l’on parle du suicide mais cela peut tout aussi bien être l’ultraviolence physique ou verbale envers autrui, ou encore des états de névroses psychotiques avancées enfermant la personnalité et empêchant son épanouissement naturel. Et quand l’on parle de violence de la société, c’est bien de celle-là dont il est question, celle qui amène l’individu à se nier lui-même en tant que particule utile au tout. Celle dont toutes les expressions de la violence surmédiatisée (explosions des banlieues, faits divers sanglants, etc…) ne sont que la conséquence.

LA MALADIE DE LA VALEUR

Compétitivité, rentabilité à court terme, évaluations individuelles, suppressions de postes. Suicides à France Telecom, Renault, PSA, Thales…

« Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. » Nulle maladie n’a été si longtemps méconnue. Aucun traité de médecine, aucun traité de psychiatrie n’en a jamais parlé. Elle se présente en effet comme une forme de la « normalité », celle que nous recommande l’idéologie régnante relayée par les grands médias. Difficulté supplémentaire: cette pathologie met à mal l’opposition objectif/subjectif, bref, les cloisonnements universitaires (sociologie, psychologie…).

La maladie de la valeur, si contagieuse, est due à une sorte de virus qui attaque l’être en son noyau. Pour en contrecarrer les effets, ou même simplement en parler, la plus grande prudence s’impose. D’autant que cette peste s’accompagne d’une sorte de déni collectif si puissant, qu’il faut bien prendre garde de ne pas être considéré sois-même comme fou, face à cette folie dont on se croit épargné. Dans un chapitre du Capital, Marx dépeint le tableau clinique saisissant de cette impressionnante affection. C’est une table qui en est atteinte. Devenue marchandise, elle a instantanément oublié, dès que le virus l’a infectée, le travail humain nécessaire à sa fabrication et s’est alors mise à danser, face aux autres marchandises, tout en se contorsionnant comme si elle cherchait à les séduire.

La possibilité d’une transmission à l’Homme fait tout le danger de cette maladie de la table folle. Des mimétons, sortes de prions idéologiques, provenant de ces objets endiablés, peuvent en effet se diffuser à la quasi-totalité d’une population. Ils font alors, d’hommes et de femmes atteints sans le savoir, de simples marchandises capables dans une sorte de cécité (un des signes de la maladie) de se rendre spontanément au marché pour s’y tortiller à leur tour. Jouant ainsi le jeu que l’on attend d’eux, celui d’une concurrence libre et non faussée, ils font l’objet d’échanges dans une atmosphère de « fête », sur une musique de bazar. Le spectacle est indescriptible, et d’autant plus inquiétant que, dans cet univers où tout est classé donc classant, la violence n’est jamais très loin. D’autant que certains de ces humain-marchandises, laissant croire qu’ils ont plus de valeur que les autres, en profitent pour les dominer et les exploiter impunément.

On le plus souvent affaire, d’ailleurs, a des associations de malades, groupées autour d’un chef, en général le plus atteint. chacun de ces réseaux a sa « langue » propre, dont les mots, infectés, sont porteurs de ségrégation sociale, de mépris source d’humiliation et de haine. Le désir même, dans le monde de la valeur, est dévoyé, réduit, par une sorte d’addiction, à se chercher des substituts. N’importe quoi pourvu que l’on y trouve l’estampille, la « griffe » d’un groupe prestigieux parce-que dominant.

Cela seul fait mesurer l’appauvrissement engendré, dans le monde de la valeur, par l’idéologie de la « performance », de la « communication », du « management », une idéologie scientiste (qui n’a rien à voir avec la scientificité véritable), fétichisant le chiffre, objectivant les êtres, supprimant l’affect, interdisant le rêve: un monde dépourvu de sens. « C’est mon n+1, mon n+2 », dit-on dans certaines grandes entreprises pour désigner ses supérieurs hiérarchiques.

Ainsi le moi, ce carrefour, lorsqu’il est atteint par la maladie de la valeur, devient lui-même une valeur d’échange. Cette valeur d’échange, liée à sa propre image aux yeux des autres, à leur regard évaluateur, signifie au moi un rôle dans lequel plus ou moins de sens parviendra tant bien que mal à se couler, ce dont dépendra sa force d’exister. C’est dire que le pensée elle-même n’est pas épargnée. D’où l’importance d’une action de prévention. Apprendre, très tôt, à penser autrement. A résister.

Pourquoi parler de maladie, de virus, à propos de la valeur? Un virus ne se reproduit qu’en parasitant le noyau d’un cellule dont il subvertit le génome en y greffant son propre code. La valeur, de même, introduit au coeur d’un être, de sa substance, à son insu, une signification étrangère, infantilisante, trompeuse parce-qu’elle est vécue comme un sens. D’autant que toujours s’enchevêtrent la valeur vénale et le mythe de la « force virile », la violence symbolique qu’induit la domination masculine. « En avoir ou pas ».

L’intérêt de la métaphore biologique tient à la nature même des virus (des filaments d’acide nucléique) qui en fait des écritures vivantes. Les virus peuvent avoir pour origine, en effet, des fragments d’acides nucléiques échappés d’un noyau cellulaire. D’où leur capacité de s’y réintroduire grâce à cette similarité, à la faveur d’une sorte de faux en écriture. Dans un monde où les mots deviennent des virus, certaines phrases peuvent tuer dans la mesure où leur contenu, le ton, l’attitude, la position symbolique de celui qui les profère leur permettent, parce-qu’ils affectent, d’envahir la mémoire d’un individu.

Allant droit à l’enfance, ces mots, ces représentations, en dictant leur loi et en l’imposant font douloureusement revivre le rôle ancien qu’ils ont réveillé. Ils inscrivent un faux destin: « C’était écrit ». Touché à l’enfance, on se sent alors, étrange certitude qu’apporte l’angoisse, « nul », « coupable », « exclu ». On croit être et on s’est fait avoir. Un tout d’illusion à la fois ontologique et politique.

Il n’est ainsi guère étonnant que, sous un masque ou un autre, lorsque se perpétuent, se reproduisent les inégalités sociales les plus insolentes, une déprime puisse frapper les humains stigmatisés par un jugement de valeur. Cette déprime peut-être due à l’effondrement d’un moi, de son image, de sa cote, l’origine du krach étant souvent multiple: souffrance au travail, chômage, mais aussi discrimination qu’elle qu’elle soit, liée à l’ethnie, par exemple, ou à l’âge. Y aurait-il (horreur!) un marché du désir?

Lorsqu’il en arrive à croire qu’il ne suscitera plus le désir, « qu’au delà d’une certaine limite son ticket n’est plus valable », que sa source de sa force d’exister lui est désormais inaccessible, un être peut en venir à se supprimer. On serait autorisé à parler de destruction d’âme déguisée en suicide. On est loin, ici, des considérations hypocrites sur « le stress au travail » et les remèdes dérisoires que l’on prétend y apporter. La maladie de la valeur tue parce-qu’elle prive de sens des êtres. Isolant les individus, elle leur dissimule la réalité: un autre monde est possible.

© Max Dora, Le Monde, 2 mars 2010.

Max Dorra serait plus de sensibilité de gauche, mais la vraie, celle qui s’interroge sur la marche du monde actuel et la réalité d’une machine politique élitiste globale qui se dissimule derrière les artifices du spectacle. La pensée de gauche progressiste qui sait tirer la sonnette d’alarme quand çà ne tourne pas rond. Le troisième article en question traite de l’imprégnation d’une pensée dominante via les effets de groupes. Chacun désirant plus que tout faire partie du groupe dominant, en vient à intégrer les us et coutumes artificiels de ce dernier ainsi que sa vision du monde erronée et les érige en vérité absolue. Jusqu’à en oublier sa propre capacité de penser librement et son autonomie de jugement ou réflexion.

LA TRAVERSÉE DES APPARENCES

L’ESPACE et le temps ne sont pas les formes a priori de la perception. Notre vision, déjà parasitée par nos fantasmes, est aussi en grande partie conditionnée par l’idéologie d’un groupe. Ces fausses évidences nous structurent et, par là, s’interposent invisiblement entre notre regard et le monde.

Nous avons toujours été à notre insu « sous influence », mais, depuis quelques décennies, un événement considérable a porté cette situation à un point critique : l’explosion de la télévision et les trois ou quatre heures quotidiennes (souvent inavouées, curieusement : « J’ai un poste, mais je ne le regarde pas ») qui lui sont communément consacrées. Qui peut actuellement jurer que dans cinq ans, dans dix ans, comme cela a été le cas pour certains drames (sang contaminé, « vache folle »), on n’adressera pas d’amers reproches aux responsables politiques et à tous ceux intellectuels, journalistes, experts qui ont la possibilité de s’exprimer publiquement ? Pourquoi, leur demandera-t-on, n’avoir pas dénoncé avec suffisamment de force ou d’insistance les méfaits possibles du petit écran sur plusieurs générations de téléspectateurs ? Qui peut être certain, en effet, que l’absorption à haute dose des niaiseries qui constituent 90 % des programmes n’aura pas, à moyen ou long terme, un effet délétère irréversible sur la conscience même des téléspectateurs (1) ? Un biologiste allait jusqu’à se demander, en 1993, dans une revue scientifique anglaise (2), si l’habitude de regarder passivement chaque jour de façon prolongée la télévision avec son cortège de violences et de meurtres ne pouvait pas, en lésant certaines structures cérébrales impliquées dans le mécanisme fragile de la remémoration, contribuer au développement d’une démence de type Alzheimer. Parler des « méfaits de l’Audimat », de la « dictature du marché » ou et de la « responsabilité des directeurs de chaîne » ne suffit pas : encore faut-il essayer d’expliquer la fascination qu’exerce le petit écran. A quel désir, à quelle souffrance cette drogue visuelle peut-elle bien répondre ? Quoi de commun aux séries et feuilletons télévisés, sinon qu’ils donnent au téléspectateur l’impression d’appartenir à un groupe imaginaire, souvent une famille, dont il ne sera jamais exclu, qui lui offrira toujours des pôles d’identification ? En prison ou à l’hôpital, actuellement on souffre, on délire, on meurt devant la télévision, cette prothèse vénéneuse de toutes les solitudes. Impossible de rien comprendre à l’efficacité pernicieuse des idées reçues, qu’elles soient recensées dans un dictionnaire, récitées par un présentateur ou mises en scène dans un téléfilm, si l’on ne saisit pas que les idées reçues peuvent procurer un plaisir. Celui de se fondre incognito dans la masse. Le plaisir mimétique de l’illusion groupale.

A qui n’est-il pas arrivé d’être surpris, et rétrospectivement un peu agacé, en constatant qu’il venait involontairement d’imiter quelqu’un d’autre, personnage réel ou fictif ? Geste ou vêtement, locution ou simple intonation, un trait mimétique, un miméton, permet, en s’identifiant à un individu admiré et en croyant lui emprunter son style, d’incorporer ses manières, celles de son groupe réel ou imaginaire, auquel, grâce à ce parrain, on pourra peut-être s’intégrer. Le miméton est l’accessoire d’un tour d’illusion qui escamote la différence, efface l’isolement. Sans en avoir l’air, il dit : nous. Là est le piège.

Le miméton est une particule (sorte de « prion idéologique ») on ne peut plus contagieuse et, sous son apparente insignifiance, un opérateur magiquement efficace. Une pratique qui mène à la croyance. Gare aux mécréants alors. Invisible mais toute proche, la violence est là, dont l’aveuglement, l’illusion fusionnelle favorisent la méconnaissance. Sans compter l’abjecte passion d’obéir (3). « Heil Hitler ! », au début, avait été présenté comme une innocente façon de se reconnaître entre soi et de se dire bonjour dans un club de jeunes. « Vous êtes fou, qu’est-ce que vous allez chercher là ? », a-t-on dû répondre à cette époque aux rares Cassandre, rabat-joie allergiques aux mimétons. Enoncés momifiés devenus signes de reconnaissance, mots de passe aux airs intimidants, n’est-ce pas aussi le secret même de la « langue de bois », la clé de son insidieuse violence : minimum de sens, maximum de code ?

La télévision, sous cet angle, est une dangereuse caisse de résonance pour mimétons en tout genre. « On est bien. Tous ensemble. Si proches. Sans passé, sans avenir : le miracle de l’instant. L’immortalité. Nous. La fine équipe. Les meilleurs. Quelle chance de nous être rencontrés. Nous ne nous quitterons plus. Nous garderons cette chaleur, ce bien-être. Cette griserie. Les autres ? bof… plus à plaindre qu’à blâmer… » « Moi » fragment>et « nous » mythique L’ILLUSION groupale. Un concept du psychanalyste Didier Anzieu (4). Le phénomène est difficile à appréhender en raison de la rigidité du découpage universitaire (sociologie, psychologie…). Mais aussi parce qu’il laisse peu de traces. Même dans la mémoire. Comme tout ce qui se passe dans les groupes et dans les rêves… , l’illusion groupale est en effet souvent l’objet d’une sorte d’amnésie.

Cette articulation décisive entre les idéologies, d’une part, le fantasme des individus, d’autre part est pourtant une clé indispensable si l’on veut réfléchir aux causes de la violence. Les individus déstabilisés dans leur identité notamment lorsqu’ils sont affrontés à l’événement qui surgit, au radicalement neuf , plutôt que d’inventer, se réfugient volontiers dans le passé, se cramponnent à leur groupe. Ils y trouvent, dans la sécurité provisoire d’un rôle, un moi fragment d’un nous mythique. Une prothèse : le traitement palliatif de leur angoisse. C’est dire la dépendance que crée, pour ceux qui y sont « accrochés », cette drogue dure : l’illusion groupale. Et la force de leur agrippement aux opinions ou aux croyances du groupe. Mais aussi, plus insidieusement encore, aux messages diffusés par les Big Brothers de la grande famille cathodique.

Le danger, c’est l’effet de brouillage que l’illusion groupale procure. Savamment manipulée par les dirigeants conservateurs et les grands médias, elle est constamment utilisée pour entretenir la méconnaissance à l’égard de tout ce qui pourrait déranger. A dénier notamment la réalité de l’exploitation, de sa reproduction et de la formidable inégalité des chances au départ dans nos sociétés (5). Groupes à géométrie variable, les Français (« ils ne comprendraient pas que… » ), les jeunes (« il faut les écouter ») sont tour à tour convoqués. Or présenter les « jeunes » précisément, ou les « vieux » comme des ensembles homogènes, c’est masquer les vrais clivages amalgamer les pauvres et les riches par exemple. La télévision étanche ainsi chez chacun, à domicile, une immense soif non avouée, celle de ne pas savoir. N’y voyait-on pas le premier ministre français, M. Alain Juppé, présenter les graves conflits sociaux de décembre 1995 comme une simple « querelle de famille (6) » ?

Le nous peut même être meurtrier parce qu’il fonctionne comme une logique, niant la contradiction, éliminant férocement toute différence. Traversant les classes sociales et occultant leurs luttes, les phénomènes de groupe sont, dans une certaine mesure, redoutablement autonomes. Il y a un maillon manquant dans les analyses d’Hannah Arendt : le totalitarisme pulvérisé des groupes, ciment invisible des Etats totalitaires. Que l’on songe au dérapage meurtrier des révolutions en Europe de l’Est, en Chine, au Cambodge. Au sauvage « en avoir ou pas » (de l’argent), chaque fois s’est substitué le terrorisant « en être ou pas » (du Parti, du groupe dominant). Chaque fois, quelque chose d’essentiel sens, réel ? semble avoir été oublié, dans l’illusion groupale, même par ceux qui avaient un moment voulu « changer la vie pour libérer des êtres ».

Que l’on songe, en outre, à l’expression même de « purification ethnique » : il suffisait pour attester la présence (amplifiée par les médias locaux) de la folie groupale dans la récente guerre des Balkans entre des gens hier encore bon voisins (7).

Les nouvelles technologies de la communication, la « globalisation » (8) et Internet (9) faisant de la planète un « grand village » où règne la « liberté » (celle du commerce), mettent plus que jamais à l’ordre du jour les ruses de l’illusion groupale. De ce point de vue, les partis progressistes, dans l’avenir, auront à se battre sur deux fronts : il leur faudra faire face aux tirs croisés de leurs adversaires, et en même temps déjouer un piège : le sentiment de solidarité chaleureuse, fraternité précaire toujours à l’affût d’une trahison, qui naît immanquablement au sein des groupes menacés. Il ne faut jamais oublier l’expérience classique du professeur Solomon Asch : dans un groupe, pour ne pas se sentir « dissident », 36,8 % de sujets testés à leur insu, faute d’avoir eu le courage de ne pas être dans le ton du groupe, en viennent à nier les données mêmes de leur perception : ils affirment, contre toute évidence, l’égalité de deux segments manifestement inégaux, imaginant qu’ils sont victimes d’une « illusion d’optique » (10). Un groupe politique qui n’est pas prêt à analyser son propre fonctionnement risque de se couper du réel, d’entrer dans l’ère du soupçon et, manipulé par des « porte-parole », obsédé par son « image médiatique », abruti par des « conseillers en communication », de prendre des décisions délirantes. Au-delà des images et des mythes, le projet réel d’un groupe politique est entièrement lisible, jusqu’au moindre détail, dans le fonctionnement même de ce groupe et dans sa capacité à contrer le discours médiatique dominant. En le démasquant.

(1) Cf. « Médias et contrôle des esprits », Manière de voir , no 27, septembre 1995.

(2) M. Aronson, « Does excessive television viewing contribute to the development of dementia ? », Medical Hypotheses, 41

(3) Cf. Max Dorra, « Transerelles et mimétons », in Le Masque et le rêve, Flammarion, 1994, p. 123.

(4) Didier Anzieu, « L’illusion groupale : un Moi idéal commun » in Le Groupe et l’Inconscient. L’imaginaire groupal, Bordas, Paris, 1984, p. 67.

(5) Déni qu’illustre bien la suppression du Centre d’étude des revenus et des coûts (CERC) sous le gouvernement de M. Edouard Balladur. Cf. Laurent Mauduit, « Le thermomètre cassé des inégalités », Le Monde, 9 janvier 1996.

(6) Au cours de l’émission de TF 1 « 7 sur 7 », le 17 décembre 1995.

(7) Bozidar Jaksic, « La faiblesse des élites nationales », Le Monde diplomatique, juillet 1995.

(8) Cf. Armand Mattelart, « Prêt-à-porter idéologique », Manière de voir, op. cit. p. 65.

(9) Lire le dossier : « Internet, l’effroi et l’extase », Le Monde diplomatique, mai 1996.

(10) Ce que le « dissident » ne sait pas, c’est que les autres membres du groupe sont en réalité des compères chargés de donner unanimement à certains moments des réponses fausses. Cité par Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité, Coll. « Points », Le Seuil, Paris, 1984, pp. 89-91.

© Max Dorra, Le Monde Diplomatique, juin 1996

Cela fait donc un bout de temps que Max Dorra ausculte la psychologie sociétale, toujours dans cette optique de comprendre et faire comprendre. A noter aussi un genre de dictionnaire anti langue de bois qu’il serait dommage d’éluder, tant il est drôle et incisif. Les expressions médiatiques y sont passées à la moulinette.

Actionnariat salarié. Merveilleuse invention : plus les salariés seront exploités, plus leurs actions vont monter.

Classe politique. Cette formule absurde, constamment employée dans les grands médias, illustre bien le véritable négationnisme dont sont l’objet les classes sociales.

Communication. Manipulation. Les « experts » en « communication », transfuges universitaires à égale distance du marketing et de la psychanalyse, ont pris, auprès des hommes politiques, la place des astrologues de cour qui jadis conseillaient les princes. Voir Image.

Détail. Tout ce qui a transformé le monde – découverte scientifique, théorie philosophique nouvelle – a surgi d’un fait particulièrement gênant que l’on s’était efforcé de méconnaître. Le XXe siècle, c’est peut-être autour d’Auschwitz qu’il a pivoté, ce « détail » comme dit l’infâme, monstrueusement éclairant. Voir Retour du refoulé.

Dure (position -). Confrontée à « position molle » lors d’un conflit, d’une négociation (« faucons » et « colombes »). Clivage paresseux qui, privilégiant les réactions de prestance, dispense d’analyser les données réelles d’un problème.

Elites. Autodésignation, par opposition aux « petites gens » ou aux « gens ». Voir ces mots.

Euroscepticisme. Réponse à un euro-obscurantisme dont on peut se demander s’il n’est pas délibérément entretenu. En effet, aucune explication claire du « projet européen », de ses enjeux économiques, et politiques, n’a été jusqu’ici apportée. Quant aux enjeux sociaux, c’est tout juste si l’on n’est pas tenu en suspicion dès que l’on exprime des interrogations à leur sujet.

Fort (signal -). Ultime recours des pensées flasques.

Fracture sociale. Découverte horrifiée (par un cabinet de communication) des antagonismes sociaux. La formule laisse supposer que la solution relève d’une sorte d’orthopédie sociale. Voir lien social.

Gens (les -). Ensemble indistinct dont on affecte, non sans une pointe de condescendance, d’exprimer les aspirations. « Ce que les gens veulent en réalité, c’est… »

Image. Voir communication. « Il lui a été recommandé par ses conseillers en communication de multiplier les exercices de « terrain » pour se construire une image plus « perso ». » Sans commentaire.

Indique (je vous -). Se dit sur un ton neutre, objectif, discrètement protecteur, pour vous refiler à l’esbroufe des informations, habituellement inexactes.

Intellectuels. « Coupeurs de cheveux en quatre ». Aurait sans aucun doute qualifié ceux qui, il y a quelques siècles, « en dépit de tout bon sens » et contre une opinion unanime, doutaient que la terre fût plate.

Internet. Champ de bataille où s’affrontent poètes et marchands. Sera, selon l’issue du conflit, la meilleure ou la pire des choses. Cela dit, le contenu latent du Web, tel celui d’un rêve, est encore à décrypter.

Lien social. Palliatif censé réparer la « fracture sociale » (voir supra). Une « citoyenneté » abstraite est ainsi rituellement invoquée à seule fin de jeter un voile sur la réalité dérangeante des conflits sociaux.

Loi du marché. (Aussi inéluctable que celle de la pesanteur, nous serine-t-on.) Tenaille financière qui permet au capital international d’exercer un contrôle inflexible sur la politique des gouvernements. « Les marchés ont mal réagi au projet de diminution du temps de travail… »

Marxisme (le – a échoué). Le marxisme est une grille d’interprétation, parmi d’autres, pour tenter de rendre l’Histoire intelligible. Un outil diagnostique. On ne demande pas à un scanner un projet thérapeutique.

Mentalité d’assisté. Se dit avec une moue réprobatrice, en général au volant d’une Mercedes.

Modernité. Confond « actuel, à la mode » et « universel, éternel » par la vertu de l’art. Stendhal et Rimbaud sont modernes. X, Y, Z (suivez mon regard) sont actuels.

Petites gens ; gens modestes ; gens simples (habitant en général des « quartiers défavorisés »). Pauvres.

Politiquement correct. Formulation (en provenance des Etats-Unis) visant à tourner en dérision tout énoncé progressiste, antiraciste, féministe, etc. Poncif particulièrement insidieux à qui il est urgent de tordre le cou.

Politologue (On va demander l’avis d’un -). Croyance médiatique (faussement) naïve en l' »objectivité scientifique » d’un « expert ». On apprend d’ailleurs toujours, incidemment, que le « politologue » en question est « proche » de tel ou tel homme politique…

Quelque part. Evocation de ce qui n’est ni dans le temps ni dans l’espace, mais dans une autre dimension. Utilisé en général pour se donner un air vaguement analytique. Permet de jouer à l’initié. (Il est recommandé de prendre un air mystérieux.)

Repentances de l’Eglise, de la police, etc. La plus instructive est celle d’un prédécesseur de Laurence Parisot, René-Paul Duchemin, « patron des patrons » en 1936, disant lors des accords de Matignon, quand on lui avait mis sous le nez le montant des salaires de ses ouvriers : « Comment est-ce possible ? Comment avons-nous pu laisser faire cela ? Nous avons manqué à notre devoir en laissant les choses aller ainsi.

Retour du refoulé. Utilisation abusive d’un concept freudien pour désigner ce que l’on ne veut à aucun prix savoir. Ce qui est non pas refoulé, mais rejeté. Méconnu, pas inconscient. Les camps, l’Occupation, la colonisation, les 200 millions d’enfants au travail, en ce moment même, sur la planète – et les antagonismes sociaux…

Se tromper avec Sartre ou avoir raison avec Aron. Lieu commun revenant avec insistance dans la bouche des maîtres à penser médiatiques. Leur rappeler que l’analyse la plus lucide, la plus impitoyable du stalinisme, Le socialisme qui venait du froid (Gallimard, 1972), n’est pas d’Aron mais de Sartre.

Société civile. Prétend regrouper un ensemble d’individus illusoirement extraits de tout contexte politique. « Faire entrer des membres de la société civile dans un gouvernement ». Voir classe politique.

Soixante-huitard (attardé). La caractéristique de Mai 68, réponse prématurée à une question qui n’avait pas, qui n’a pas encore été posée, c’est son côté incompréhensible (les « événements »). Il n’y a pas de soixante-huitards attardés. Il y a des individus récupérés. Exemples : X, Y, Z (voir modernité). Et d’autres qui sont restés en disponibilité d’avenir.

Transparence (souci de -). Prétexte pris par les administrations et les grandes entreprises pour publier régulièrement une masse de chiffres inutilisables sortis d’un ordinateur. Rideau de fumée qui permet de mettre soigneusement de côté les vrais problèmes, ceux que l’on se gardera bien d’aborder. Les chiffres vraiment gênants, par exemple.

Trop dépensier (l’Etat est -). Artifice de présentation culpabilisant destiné à faire accepter, dans un collectif budgétaire, la réduction des crédits alloués à la santé, l’éducation nationale, la culture, la recherche…
© Max Dorra, Le Monde, 14 juillet 2008

Gardons les yeux (et l’esprit) grand ouverts…
Franck.

4 Réponses to “Contre la cécité volontaire”

  1. […] Contre la cécité volontaire « La Roche aux Loups […]

  2. « Que l’on songe au dérapage meurtrier des révolutions en Europe de l’Est, en Chine, au Cambodge »

    D’ailleurs le Cambodge n’a toujours pas fait son deuil national vu le procès chaotique qui se joue.

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