Nappe chaude

10H30. Elles me paraissent cinq de moins. Ma patte droite peine à faire taire le vilain radio réveil qui tonne le jour nouveau. C’est dimanche, pourquoi s’imposer une telle souffrance? Quelle force m’arrache aux pesanteurs de cette matinée grassement paresseuse? Je ne le discerne pas bien encore. Un rendez-vous, un appel, un point de mire, une espoir. Plus prosaïquement, un lieu et une heure de ralliement reçus par mail deux jours auparavant, émanant du Front de gauche de Paris 10ème. Je m’étais inscrit sur leurs « mailing list » début février, au cours de ce qui fut ma première participation à une Assemblée citoyenne locale, alors que les grands froids nous avaient tous cueilli. Le grand départ pour pas très loin est donc fixé à midi, parvis de Gare de l’est. Nous sommes environ huit personnes à nous retrouver, à discuter d’un peu tout et rien. Bonne humeur aidant, l’attirail complet du manifestant est déballé: drapeaux au rouge vainqueur, autocollants par pléthores. Peu politisé et modestement habitué aux manifestations, je refuse courtoisement le port du drapeau partisan, prétextant la prochaine prise à deux mains de l’appareil photo que je dissimule encore dans un épais sac à dos en toile. Je reste fidèle à mon intention initiale, celle d’un article relatant le jour truculent qui s’annonce, qui aura besoin de son pesant d’images fortes.

Nous descendons vers les profondeurs métropolitaines, suivant l’itinéraire qui doit nous mener vers Place de la Nation. Une station plus tard, d’autres partisans Frontistes montent déjà. Ils viennent de province, ceux-là. Tout de suite, l’ambiance se réchauffe, les échanges bon enfant créent des passerelles. Clara, militante de Paris 10ème, commence à pousser la chansonnette, suivie de près par quelques autres. Les rires suivent, quelques sourires de certains passagers hors manif, pris par la soudaineté de ce débarquement. Une correspondance se présente, nous descendons. Sur le quai, le flot a déjà gonflé. Ils partirent 8, ils continuèrent à 28 en l’espace d’à peine cinq minutes. « C’est bon signe », me dis-je sous cape, mais déjà surpris. Sur la ligne suivante, c’est l’affluence. Paris ne se repose jamais, semble-t-il, surtout le week end! Nous investissons les rames et tombons sur un couple cinquantenaire venu aussi pour l’occasion. Indécelables au milieu de la foule car non bariolés toutes parts, ces gens nous disent venir de banlieue, presque rougissants d’avoir été surpris à converger vers le même horizon. Les chants reprennent et posent quelques couleurs de fête. Il ne manque plus que les jongleurs et les cracheurs de feu! Clara sort sa réserve de broches aux couleurs de la manif. C’est 1€ pièce, mesdames et messieurs, on soutien la cause, on n’hésite pô! Station Place de la Nation, terminus. Ou plutôt commencement car c’est d’ici que décolle la Marche qu’organise le Front de gauche vers Place de la Bastille.

Au dehors, les « lions verts » indéboulonnables sont toujours rivés au centre mais c’est à gauche toute qu’ils placent la barre aujourd’hui et ils rougissent quelque peu de leur vedettariat du jour. Il doit être midi et demie, l’affluence est clairsemée même si l’infrastructure a débuté son installation à 5H ce matin.

Sorti du métro, je perd quasi instantanément la trace de mes compagnons de route. La troupe se dilue dans les discussions attrapées au vol. Peu m’importe, je vaque à mes hasards de chasseur d’image, libre comme Éole. Libre, le mot d’ordre au bon goût de reviens-y est lâché. Je vais donc tâter le pouls de ce cœur parisien en éveil aujourd’hui. Quelques voitures cortège se succèdent sur les abords, déjà placées sur les axes qui partent vers la Bastille. D’autres véhicules, moins officiels et plus modestes, néanmoins présents, se sont postés en soutien.

Il y a même une scène sur le départ du boulevard Diderot. Certains viennent y pousser la chansonnette du dimanche, comme dans la télé mais en plus vrai. Les stands de restauration font carton plein, çà pleut la merguez et la bière. Le ciel, lui, maintient un suspens de nuage en bataille, les éclaircies dévoilant parfois quelques charmes pour repartir comme des songes. Les Colonnes du Trône, tournées vers l’est, accueillent quant à elles des rassemblements déjà nombreux à leurs pieds. L’avenue du Trône paraît bloquée un peu plus loin par la police mais un attroupement remue drapeaux et pancartes entre deux de nos ex-bons rois, perchés sur leur gloire passée.

Un appétit montant se charge du sandwich que j’ai eu le temps d’emporter vers Gare de l’est. La rencontre avec mon estomac est un plan qui se déroule sans accrocs. Après avoir parcouru sa circonférence, je me recentre vers l’intérieur de la place. Un petit bonjour à la statue centrale, un petit tour de la Nation ou du copropriétaire, oserais-je dire, en ce jour de démonstration motivée. Je sens maintenant les espaces se resserrer, l’affluence abonde et la densité gagne du terrain. L’anneau herbeux qui ceinture la statue a pris ses grands airs de pique nique géant, avec ballons et drapeaux qui flottent aux quatre vents, cocardes et bonnets phrygiens qui sourient au mauvais temps. Chacun papote, sirote, plaisante, échange le bout de gras ou s’affaire à ses histoires.

Une envie de bière surgit. Plus loin, un camion à frites me tend les bras. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, se démènent comme des diables dans ce car à saucisses étranglé de foule. Les demandes sont incessantes et je les admire. Ils voltigent d’une commande à l’autre sans un arrêt. J’arrache enfin ma 25cl, au prix d’une longue quête faite d’attente. La première gorgée coule comme un bonheur et je souhaite bien du courage à ces braves. Pas très loin derrière, c’est succès plein devant la scène, cette pause déjeuner s’endimanche de musique. Des pancartes fleurissent, elles rivalisent d’originalité et mettent l’ironie à l’honneur. Mais toujours avec une petite haleine d’amertume. Car la dette est au cœur de toutes ces piques, c’est le mal silencieux qui fédère, la déliquescence qui réunit, la dérive continentale qui constitue le ferment d’un solide refus. L’Œil des caméras ne raterait l’événement pour rien au monde, il se poste aux endroits stratégiques et investit les hauteurs. Une camionnette régie de BFM est aux aguets, stationné non loin de la rue du faubourg Saint Antoine.

Dans la mêlée, une cohorte de sans papiers surgit du métro et vient donner du coffre par porte voix interposé, rassurant le bon peuple français dit « de souche » sur le fait qu’ils ne sont pas les vampires de nos sociétés modernes, comme certaines vindictes aiment à les dépeindre. Ils ont juste envie de continuer à bosser ici sans la peur au ventre.

Après quelques tours et détours, je m’en retourne vers la voiture cortège. J’y avais localisé au périscope quelques « têtes connues » parmi mes compagnons de l’aller. J’en retrouve certains aux pieds d’une banderole Front de gauche. Il est toujours bon d’accoster à une rive familière au milieu de l’océan. Car la gent s’amasse plus compactement encore.

Le cortège démarre mais s’arrête quelques mètres plus loin. Le signe de départ aura été de courte durée. Mais la dynamique est lancée. Pourtant, Une longue attente s’installe. Les militants de la voiture cortège font leurs boulot d’animation partisane à coups de slogans ou de chansons. À 15H05, un chiffre tombe, sans concession: « Écoutez camarades, à cette heure nous sommes 50 000 à être descendus dans la rue! ». La clameur s’élève comme un geyser. Vache! Çà commence à faire du peuple, surtout qu’ils avaient prévu à vue de nez un bon 40 000, en maximum raisonnable. La surface des « impossibilités théoriques », rabâchées à coups de sondages, est maintenant franchie, et ma surprise de tout à l’heure dans le métro, en terme d’affluence, se confirme.

Je reprends mes conversations avec les autochtones du 10ème, principalement des madames, dans lesquelles j’apprends que les hôpitaux parisiens demandent maintenant aux futurs hospitalisés d’amener leur propres duvets! Kézako?… ? « Si, si, assure mon interlocutrice, c’est à la Pitié qu’ils m’ont sorti çà pour une demande de séjour. Dans le 13ème arrondissement! En ce moment même, les hôpitaux parisiens sont privés  de moyens, à tel point qu’ils manquent de blouses pour les médecins et les infirmières et que leurs stocks de draps fondent à vue d’œil et commencent à être sérieusement élimés ». Une autre madame me confirme. Un scoop dont je n’ai entendu parler nulle part. C’est pas assez spectaculaire, doivent se dire certains éditorialistes, ce n’est qu’une gangrène de tous les jours, çà n’aura aucun impact sur l’audimat.

Les bras m’entombent, la colère m’émoustille le bout de la truffe et fait ressortir la pointe des crocs… Vous ne l’auriez jamais envisagé, même dans vos pires cauchemars? Eh bien le Petit Président l’a fait, sans vous en parler, en l’espace d’à peine cinq ans. Le temps de quelques réformes de « modernisation » du pays, votées en général dans une Assemblée nationale vidée des membres de l’opposition ou bien l’été en catimini, tout cela escorté d’une bonne odeur d’omerta journalistique. Bienvenue en terre d’omission… (Mise à jours du 4 avril 2012: Le Parisien avait consacré un article à ce grave sujet, publié le jour même, le 18 mars 2012). Cette journée de protestation, même pacifique, prend tout à coup la saveur criante d’une nécessité, d’un impératif de dépollution des sphères décisionnaires de nos institutions. Halte à la marée noire!

À notre droite, des Kurdes du PKK (la Parti des Travailleurs du Kurdistan) s’ajoutent à la fête. Organisation politique plutôt à gauche et militant pour l’établissement d’une confédération qui verrait l’avènement d’un Kurdistan réel et indépendant, l’histoire du PKK est émaillée d’actes de guérilla et jalonnée de morts. Considéré comme un mouvement terroriste par certains pays, dont les États-Unis et la Turquie, le fondateur de ce parti, Abdullah Öcalan, est enfermée dans une île-prison turque depuis 1998. Il est des régions du monde où la divergence d’opinion et revendiquer le droit d’exister se paye cher. Pour l’heure, leurs drapeaux jaunes viennent chatouiller la dominante rouge locale. Leur apport musical interfère parfois la harangue des animateurs frontistes, sans la gêner pour autant. Leur combat est suffisamment digne d’intérêt pour ne pas l’oblitérer par un nouveau mépris. Ils ont compris les convulsions qui sont en train d’agiter les esprits par chez nous.

Mes accompagnatrices du 10ème consultent leur iPhone respectifs à la recherche de quelque information sur l’évolution de la Marche. Nous n’avançons que par sauts quantiques, ce qui est bien mais relativement insuffisant, la Bastille, même assez proche de la Nation, n’est pas non plus à deux pâtés de maisons d’ici. D’ailleurs, la voiture cortège nous annonce d’un ton fier qu’il y a déjà du monde partout. Les deux places et l’axe qui les relie sont rouges de sympathisants. Eh bé nous v’là bien avancés. Décidément, ce dimanche au ciel grognon est riche en déferlements! Mais quid de notre avancée, maintenant? Parce-que Paris n’est pas faite que de largeurs ou de Champs Élysées aux lignes de fuite cyclopéennes. C’est donc au compte goutte que je vois mes charmantes interlocutrices s’évaporer une à une dans la masse mouvante des foules, direction la Bastille. De nouveau esseulé, je m’entête dans ma ferme intention de la jouer à la régulière. Je resterais dans le cortège et suivrais la voiture. J’ai dit! En attendant, mon troisième œil photographique s’enquiert d’images toujours fraîches, que je cristallise déjà.

Notre ensemble avance enfin. Mais l’entrée de la rue du faubourg Saint Antoine est un goulot d’étranglement et ce qui était à prévoir se réalise: la vitesse ralentit déjà! Le PKK tente une percée sur notre flanc droit mais, sur demande, cède gentiment la place pour nous éviter la coupure. Cependant, la progression se fait toujours par saccades écourtées. Ce ralenti est un signe extrêmement positif mais à ce rythme, le rendez-vous de la Bastille paraît compromis pour ceux qui sont encore ici. Une nouvelle fois, la voiture cortège, un peu à court de chants partisans, donne la température. La sentence fend le ciel comme un tonnerre: « Écoutez! Écoutez tous! Nous sommes à présent 80 000! 80 000 personnes se sont donné rendez-vous ici aujourd’hui! ». Et les leitmotiv repartent comme en quarante.

La crue est en route, plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. Mes cornets ramassent l’info au vol et mes pieds prennent des ailes. Ces annonces à caractère exponentiel m’exaltent autant qu’elles m’inquiètent. L’accès à la Bastille va être une lutte, il faut impérativement que j’accélère. Las de l’inertie du surnombre, j’en viens finalement à la même trahison individualiste que les autres. Je quitte la chaussée et ses pesanteurs pour louvoyer par les trottoirs.

La progression est grandement facilitée et la prise de clichés plus aisée. Je retrouve la place que j’attendais, celle de l’observateur. Je peux soutenir cette gueulante collective tout en restant à la lisière du bois. Résister, et le montrer par sa présence physique, mais aussi rendre compte de l’ampleur du ralliement et embrasser l’événement d’un point de vue plus large, du moins autant que faire se peut. Le loup est là pour grogner mais aussi pour regarder, observer, jauger, analyser, poétiser. C’est sa fonction de sentinelle. Acteur mais à distance.

Les pancartes de la VIème République, distribuées gratis à la Nation, s’élèvent en nombre et sont les piques verbales du rassemblement râleur, une vraie trainée de poudre ou seul le slogan écorche. L’idée de table rase fait son chemin, l’incendie volontaire des institutions n’a que trop duré.

Je discerne maintenant beaucoup mieux les différents segments qui articulent ce long serpent protestataire, enflammé de banderoles à l’audace tranquille.

Les wagons se succèdent par thèmes de refus…

Arrivé à un carrefour, je croise même le drapeau grec.

À l’image de la haute finance et ses dérives mondiales, cette marche du dimanche exhale un parfum international. C’est la France qui est le carrefour, aujourd’hui, c’est elle qui canalise la grogne et appelle à l’air, la main tendue et le poing levé. Certains soutiens apparaissent aux fenêtres, comme des fleurs qui appelleraient de tous leurs vœux un peu de lumière. Le printemps arrive, il y a foule pour battre le bitume et chauffer la voie royale vers une démocratie moins crasse et copinarde. Saint Antoine est un grand fleuve, une mer de présences.

L’appareil photo est en manque de surface sensible et réclame son bobino de souvenirs à venir. Car le fleuve de rue prend l’envergure d’une grande marée. Les slogans éraflent les piédestal d’argile au gré de leur colère…

… pendant que d’autres rappellent les bonnes résolutions d’un programme qui aimerait renverser la vapeur.

La créativité personnelle tous azimuts nourrit une idée commune de mieux être, de nature supérieure au chacun pour sa pomme en vigueur. Les feuilles de chou à révoltes ponctuent également le chemin, dans un appel à la prise de conscience et pour une plus grande reprise en main de la citoyenneté.

Les quelques rares commerçants ouverts sortent un bout de museau et interrogent du regard, cigarette dubitative. Que se passe-t-il, cet aprèm? Qu’est-ce donc que tout cela? C’est quoi, le but de la manif? Et pourquoi çà n’en finit pas? La masse dépasse la fiction et resserre la nasse du mécontentement autour du Petit Président et sa Vision courte. Comment la Sarkozie a-t-elle pu ressembler autant de désaccords? Quel degré de foutage de gueule, pratique pourtant ancienne et avérée, avons-nous atteint pour exprimer un tel haut-le-cœur? Quelles sommes de limites ont-elles été franchies? Les rues pulsent de rouge, philosophal peut-être bien, « ras-le-bolien » c’est certain. Vivant, pour le moins.

Soudain, l’écho d’un tumulte se fraye un chemin jusqu’à nos tympans. Il a éclaté en aval, comme un fracassement à percussions qui mène la danse. Sans plus attendre, comme alléché par un charme, je continue vers Bastille. C’est une petite troupe aux T-Shirts rougis de « Casse-toi pov’con (c’est LUI qui le dit) » qui se démène les épaules et maltraite ses peaux, pour une ambiance garantie sans fractures. L’attroupement se fait dansant, porté par les ondes qui fouettent l’air libre et incitent à la saine colère.

Malheureusement, le temps m’est compté. Un sourd instinct me pousse à abandonner cette région festive aux accents d’Amérique latine et poursuivre droit devant. C’est stupide. Finalement, pourquoi le discours du candidat du Front de gauche, qui ne fait que briguer le Trône qu’on veut bien lui donner, serait plus important que ce moment si riche? La question m’effleure le cortex sans que j’ai de réponse satisfaisante à lui apporter. Il est parfois certaines hiérarchies qui s’imposent d’elles-mêmes, pas tant pour des raisons autoritaires mais plutôt d’évidence. La Colonne de Juillet 1830 pointe déjà le bout de son Ange Liberté, l’îlot Bastille est en approche.

Juste avant d’arriver, je croise une banderole « Die linke » (« La Gauche »). Quelques Allemands ont mis cap vers l’ouest pour réaffirmer que le trop fameux « modèle allemand », cette idéologie de précarité, crevassée par les rides d’une fin de siècle libéraliste dont plus personne ne veut, n’est aucunement partagé par l’ensemble de nos cousins germains mais bien piloté par un gouvernement de droite dure qui obéit, comme ici, à une convergence d’intérêts et ne cessent de piper les dés de l’hygiène civique.

Et pendant ce temps là, sur le char communard…

… on se laisse porter gaiement par l’espoir d’un vent nouveau.

Place de la Bastille, enfin! Mais le chaos des corps se resserre une nouvelle fois, les trottoirs eux-mêmes étouffent, la progression devient pénible. Dommage qu’ils se soient empressés de déboulonner la forteresse prison à l’époque, un rassemblement devant un tel massif aurait eu de l’allant symbolique! Heureusement, il nous reste les 50 mètres de la Colonne de Juillet, édifiée en l’honneur de la Révolution de 1830 qui chassa Charles X du pouvoir.

Je progresse presque à tâtons, presque dans le noir. Mais c’est un débordement de courte durée, je me heurte très tôt à une muraille d’épaules. Guigne! La Place de la Bastille est un siphon qui déborde et craquèle d’un trop plein d’âmes. Elle n’a jamais été prévue pour contenir d’aussi grands ras-le-bol. Même si nous sommes un peu sardines, je ne me sent pourtant jamais mouton. Cette réunion teintée de gigantisme répond d’une force à l’œuvre aux antipodes de l’endoctrinement. Des mots ont été savamment placés depuis quelques mois de campagne, à gauche, sur les malfaçons et les détournements d’un jeu politique coupés des réalités et ont réveillé les maux subis au quotidiens, avec leur fureur d’avis contraires. C’est cette opposition des humbles qui se matérialise soudain ici, en cette heure, en ce lieu.

Mais impossible d’aller plus avant. Je vois l’Opéra sur ma gauche, je l’ai à peine dépassé, je suis encore quasiment à la sortie de la rue du faubourg Saint Antoine. Je pense à tous ces gens de l’arrière, qui resteront coincés chez Saint Antoine. Pour ma part, impossible de monter sur le bout de trottoir juste à ma droite, trop de monde. Il est pourtant à deux doigts… Je suis condamné à admirer le ciel qui fait la gueule. Je ne vois pas bien la scène, et à peine les écrans de retour vidéo. Misère! Le candidat va me passer sous le nez… Il me reste les oreilles. Mais je suis là, bien présent, c’est l’essentiel. Je m’additionne à tous les autres, débarqués de je ne sais où, parfois de loin. Et encore, il y a des absents! J’entame deux trois mots avec une dame à côté et celle-ci m’apprend que nous sommes 120 000 dans la rue. Dernière nouvelle! Nombre formidable, qui couronne l’exaltation. 12, chiffre de la Perfection, multiplié par le cumul des impostures. Je me demande quand ce flot va arrêter sa folie douce, on risque la syncope! Malgré tout, je pense que l’arrivée à la Bastille marque le point culminant.

Tout Paris est à l’écoute, calme mais réceptif. Certains grimpent les feux de signalisation afin de s’élever au-dessus de la mer de noms venus prêter l’oreille. Le panorama devait valoir son pesant de merguez et les automobiliste ont dû ronger leur frein. D’autres petits malins ont probablement investi la Place depuis les premières heures de la mi journée, débusquant un poste d’observation de premier choix: la Colonne de Juillet elle-même.

Contre toute attente, j’entends une voix à ma gauche. C’est le discours. Il était temps que j’arrive, çà doit faire cinq bonnes minutes que je suis là, pas plus. Je tends l’oreille, le candidat bouge, pivote littéralement autour de ses micros, vit son propos. Certains bouts de phrase s’envolent vers l’autre rive de la place et nous oublie l’espace d’un instant. Qu’importe, nous en saisissons la teneur globale.

Les notes mélenchanteresses abattent leur verbe haut sur notre grisaille et cisaillent le prêt à penser des politiques actuelles. Le candidat expose avec force les grandes lignes du programme commun: abolition des privilèges financiers, monétisation via Banques centrales, planification écologique largement exposée comme axe central, France Terre d’Accueil, France-Algérie « La guerre est finie » proclame le candidat né à Tanger, au Maroc, France Force de proposition et Creuset des Libertés, services publics réinvestis par l’État, France qui applique une laïcité égale sur tout le territoire, France qui réaffirme le droit à l’avortement. Je constate d’ailleurs que cette ligne directrice trouve un écho tout particulier. Soulignée de vivats approbateurs, elle triomphe à l’applaudimètre des nombreuses femmes autour de moi, comme une corde sensible résonnant de la puissance des multitudes. Et bien sûr, avènement d’une VIème République, de type parlementaire, à l’issue d’une Assemblée Constituante aux membres ponctuels (jamais élus avant et plus jamais éligibles après) pour redonner plus de poids à la parole citoyenne, hors du champ des hommes politiques de métier. La société, tiraillée par l’actionnariat outrancier auquel on laisse une marge de manœuvre totale, gage des plus grandes inégalités, accouche en ce moment même d’une réflexion nouvelle qu’on ne peut plus museler. En France aujourd’hui, et peut-être au-delà demain, qui sait… Car comme dit Hugo dans Les misérables, le vent de révolte qui naît à Paris se répand comme un élan irrésistible dans le monde entier. Qui vivra verra…

J’entends le relais audio en léger décalage, placé dans la rue du faubourg Saint Antoine en début d’intervention pour que les participants encore bloqués là-bas puissent suivre en direct. Le discours est étonnamment court mais cible parfaitement les points sensibles et forme la clé de voûte incontestable de la journée. L’embastillement des idées progressiste et des acquis sociaux, mis à mal depuis une petite vingtaine d’années, est secoué à la base. La France, l’un des pays européen au plus fort taux de productivité, répond présent et compte bien faire entendre qu’il ne se laissera pas DéGrècer comme d’autres, son idée de la vie collective et de la « chose publique » (res publica) n’en passera pas par les lois martiales et les dents longues du diktat libéral. Il était important de réaffirmer cette position haut et fort. « Résistance! », scande la Place entière, rouge de contestation. Le message est passé et sera reçu par qui de droit… La classe politique qui gouverne aujourd’hui doit maintenant tirer les leçons de son immaturité et de sa connivence coupable. Et prendre conscience qu’elle n’est que la représentante d’un pensée collective, qui s’exprime à échelon national.

En interview avec BFM à 18H, avec une intervention à la Bastille planifiée à 17H, le discours du candidat ne pouvait pas être très long. Jean-Luc Mélenchon avouera tout de même, par la suite, avoir retiré un quart d’heure à son discours en constatant la foule considérable qui l’attendait de pied ferme à la Bastille, afin d’éviter à l’auditoire l’inconfort d’un entassement prolongé. Mais mission accomplie, le Front de gauche a réussi son Paris rassembleur et lance un signal fort, et surtout hors sondages, en direction des autres candidats à la présidence. Les images qu’on dû capter les diverses chaînes de télévision ayant dépêché des envoyés sur place parlent d’elle-même.

Le discours s’achève mais la foule reste compacte. L’intervention filmée est rediffusée une fois pour ceux qui n’ont pas pu y assister. Je l’apprécie de nouveau dans de meilleurs conditions. L’intensité des réactions est la même.

Peu après, la fête continue mais il est l’heure pour moi de me retirer. J’ai un article à rédiger sur cette fameuse journée qui ne s’est déroulé sans aucun accroc, ni violence de quelque nature que ce soit, rien que de très serein et festif. Aucun « gauchisme radical », juste une foule hétéroclite, tous métiers, âges, sexes et horizons confondus. Une affluence hors de caricature, une convergence d’individualités qui crie son besoin vital d’une société plus égalitaire. Cette bonhommie a peut-être été la meilleure réponse au nivellement par la peur habituel, peur du chômage, de la crise, du terrorisme, de l’étranger, du casseur, du lendemain, etc… Gueuler mais construire, critiquer mais non piétiner car, comme dirait Hugo, pourfendeur jadis d’empereur à Petite envergure, « Qui vote règne ». En repartant vers la bouche du métro Bastille, voisine de terrasses de cafés toujours fournies, je m’aperçois que, de l’autre côté de la Place, le boulevard Beaumarchais était bouché, lui aussi.

Le génie de la Bastille a donc une nouvelle fois porté un vent de fraîcheur et de vérité à nos endroits, pointant son flambeau de Justice vers l’ouest. Les atlantistes forcenés n’ont qu’à bien se tenir. La cocarde a triomphé, l’Esprit rouge-vivant du bonnet phrygien a rayonné de toutes ses lumières et pulse de nouveau dans les veines de la Raison. Il fait chanter le pays du coq, cet oiseau d’aurore à crête de braise, toujours en avance d’un ton, annonciateur de l’aube nouvelle pour les soleils à venir, alors que dorment encore les vieux empires en léthargie, éreintés et décousus.

Mais ne nous leurrons pas, tout reste à faire. L’élection présidentielle n’est qu’un début, le Front de gauche qu’une proposition pour un nouveau point de départ. Tout sera à construire APRÈS. L’altruisme et la vision commune n’est pas une voie « facile », peut-être, même, est-ce la plus ardue. Mais la richesse qui en découle est à la hauteur du travail à accomplir. Que la fête commence, donc, et ne baissons pas la garde.

En hommage à toutes les luttes qui nous ont précédées… Ne nous laissons embobiner par aucun Versaillais. Jamais.

Une barricade de la Commune, 1871 (auteur inconnu)

Franck Balmary.

P.S.: toutes les photos non légendées de cet article sont la propriété intellectuelle et morale de l’auteur, Franck Balmary.

P.S.2: cliquer sur les photos pour les voir en grandeur réelle.

N.B.: si d’aventure quelqu’un se reconnaissait sur un des clichés et souhaitait ne pas y figurer, me contacter au courriel suivant: larocheauxloups@gmail.com

9 Réponses to “Nappe chaude”

  1. geka51 Says:

    Superbe Franck, j’ai revécu en lisant, tous ces pas laissés dans les longues marches effectuées depuis 1967, en vue d’un monde meilleur… Mes souliers sont usés, comme disait notre ami Felix LECLERC, et que cette marche est longue ! Ils ont mis 10 000 ans à créer ce monde merdique, il en faut 10 000 autres pour le changer et je ne sais pas si je pourrais attendre… mais à nous deux, et quelques autres, on arrivera peut-être à avancer…@mitiés gilles

    • larocheauxloups Says:

      Je n’en doute pas, Gilles. Aussi haute soit la montagne, tout réside dans l’intention, la création.

      Merci d’avoir revécu, comme quoi la force des mots…

      La lutte continue!

      Amitiés

      F.B.

  2. Splendide reportage….Le Prado à Marseille a été également un moment très fort….D’autres colères auront , je le crains, besoin de se faire voir et entendre….

  3. Fabre Liliane Says:

    Enorme ! Magnifique texte et photos !!!! Merci !

  4. Fécar Latte Says:

    Ne t’arrêtes jamais d’écrire…. Fécar Latte

  5. […] le ventre du firmament. Dressés comme des défis, ils annoncent la couleur du ras-le-bol. Contrairement au 18 mars, j’arrive seul mais l’endroit palpite déjà d’une vie multiple. En vérité, […]

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