Paris sous le nombre

I – SOUS L’AUSTÉRITÉ L’ÉPAVE

Vu sur le Canard acharné

Avec un traité de Lisbonne non approuvé, très peu lu et surtout jamais compris, remis au goût du jour manu militari par un rafistolage hyperprésidentiel à forte teneur en foutage de gueule ; avec, ensuite, un M.E.S. sorti brusquement des boîtes à coucou libérales pour les crêpes de la chandeleur 2012, censé débloquer des aides financières aux États en crise via un système de prélèvements obligatoires, perçus par un organe hors de contrôle niché au c?ur d’un paradis fiscal (et même pas foutu d’être conforme au susdit traité de Lisbonne) ; avec, enfin, un T.S.C.G. de fin d’année, Imprononçable Tétragramme de technocratie, couplé au MES serpent, qui risque de faire ressembler nos porte-monnaies, déjà au régime sec, à de petites poches d’Austérité individuelles privées de parole, la coupe européenne commence à suinter le diktat et dégorge d’impopularité. Le nouveau gouvernement français, fraîchement revenu des petits fours de la victoire, va donc s’appliquer à appliquer les barreaux de fer du TSCG, antichambre de la rigueur et prison du bon sens politique, au pays des fromages à pâte tendre. Un virage auquel on pouvait s’attendre, après la pantalonnade abstentionniste du groupe socialiste en février dernier, lors du passage de l’ouragan MES à l’ordinaire de l’Assemblée nationale. Voici la merveilleuse histoire d’une petite ratification entre amis qui poursuit son bonhomme de chemin, tranquille mimile, sans l’ombre d’une consultation populaire ou d’un coin de table ronde. Les mauvaises habitudes sont coriaces mais le risque d’une nouvelle baffe référendaire façon Lisbonne est trop grand. Redouté comme la peste noire par une galerie de stratèges en col blanc et un peuple invisible d’éminences grises à larges rentes, “on“ se garde bien de soumettre les décisions importantes à l’avis populaire, comme on interdisait jadis des secteurs entiers de villages ou de bourgades aux lépreux ou cagots indésirables. Mais même si certains eurodéputés ont su garder leur âme, le spectre de la cale sèche et la crainte du banc des accusés forge l’anorexie politique de notre temps. L’image d’une Grèce épileptique, contrainte au remboursement brutal et assiégée par la pauvreté, voie de garage civile en phase terminale du cancer libéral, hante en effet toutes les pensées et réfrigère n’importe quelle audace gouvernementale, quelle que soit la couleur de son discours. L’Austérité, un plan 100% réel et sans prise de tête, puisque le sort des populations qui en font les frais ne fera jamais partie des bilans comptables.

La diagonale des fous trace les mauvaises directions, oblique vers l’horizon odieux de l’intolérable rabotage des services publics, projetant l’avenir des masses dans les angles morts à force d’imposer sans vote. En très gros et pour faire simple, les Etats verront leurs budgets nationaux décidés au niveau européen en fonction de la capacité de remboursement de leur dette respective. Une immaturité mère de naufrage et sœur d’indifférence…

 

II – SOUS LE SOLEIL L’HUMAIN

… et donc vecteur de réflexion. Et de promenade du dimanche. Car si les infrastructures publiques sont un droit pour tous, la désapprobation d’orientations mal avisées est le devoir de chacun. 30 septembre, le jour de colère balaye celui des prières. Adoubé par un soleil invincible, le bouillonnement social écume déjà le bitume et refoule le formalisme liturgique jusqu’au périmètre des chuchotements. Dehors, c’est douche de lumière, flamboiement du ciel et désert de nuages, la voie royale pour tout vent contestataire. L’été, même mort, déploie l’énergie du désespoir pour frimer comme un jeune premier et faire plier l’automne l’espace d’un jour, offrant ses dernières dorures comme une approbation. Peut-être tient-il à se faire pardonner la laideur de juillet et les eaux troubles du printemps qui l’a accouché. Il prête le panache de son baroud d’honneur à celui du mécontentement citoyen, alors que ce dernier affûte une polyphonie de gueulantes bien sonnées pour aller sonner les cloches de l’acceptation passive. Passée maîtresse en l’art de contourner ses engagements pour finalement aller à l’encontre du bien commun, la démocratie se retrouve toute fêlée de bonnes intentions rarement appliquées. Des fêlures devenues fissures, jusqu’aux escarpements sans fonds, c’est la petite vérole qui mange le visage de l’Europe. Il est temps d’hurler, d’avertir, de faire comprendre que l’entêtement à rembourser l’inremboursable ne mènera qu’aux privations inévitables auxquels succèderont les dégâts irréversibles. La tumeur civique du tout économique, patiente sédimentation de mille mauvais plis, fait basculer les États, droite toute, vers la dérive du continent. Alors on est parti pour bouffer du boulevard au kilomètre, remonter les torrents d’âneries, sans cesse, pour montrer que la France n’est pas une panurge de plus à épingler sur le calendrier des plans censés se dérouler sans accrocs. Car l’agora ne peut plus être ignorée. Je pressens, en arrivant place de la Nation, le futur fleuve rouge sous cloche d’azur, prêt à déferler en vagues et en slogans, pancartes et banderoles au vent.

Il est 12H53 quand je m’extirpe, toujours soulagé, des bouches de l’enfer métropolitain. Arrivé à la surface, l’immense rotonde me présente ses lions verts tout rutilants des cyans du ciel. C’est l’heure de table, la place est un éparpillement nomade de pique niques arrosés à la bière. De plus en plus présents, les drapeaux rouges trucident le ventre du firmament. Dressés comme des défis, ils annoncent la couleur du ras-le-bol. Contrairement au 18 mars, j’arrive seul mais l’endroit palpite déjà d’une vie multiple. En vérité, j’ai rencart. Une madame récemment pécho sur internet m’a filé son numéro de portable. Les choses vont vite ! Elle m’avait signalé, environ deux semaines auparavant, un « événement » virtuel avec point de rencontre d’internautes. Cédant à son invitation, je m’y suis inscrit, mais, fort pris par d’autres travaux d’Hercule, je n’y rôdais que de manière nocturne, observant les échanges de derrière les buissons de mon cyber sous-bois.

Le rendez-vous étant fixé à treize heures, j’erre bon an mal an et hume le vent. Je poste ma truffe en première ligne devant la brasserie ciblée par la communauté. Facile, elle fait l’angle de la place et d’un boulevard aux environs du métro. Je vois passer quelques louves bien faites venues croiser dans le secteur ou attendre comme moi. La brasserie fait carton plein et amortit largement son dimanche sous affluence. Car celle-ci enfle à mesure que le temps coule, aussi pépère et inexorable qu’une marée montante. Ne voyant personne arriver, j’appelle la dite dame, et tombe sur sa messagerie : « Bon ben c’est moi, je suis là, hou-hou ! Warff ! ». On ne s’est jamais vu mais avec çà, elle devrait m’identifier. Après un court quart d’heure sans entendre un quelconque carillon du téléphone, je fais un tour du côté des merguez. Hop, un sandwich et une bière à 1€50. Je range tout çà dans mon estomac et sillonne les environs. Je prends mes premières photos sur fond de clarté, rencontrant par-ci un groupe de pancarte jetées à terre et prêtes à l’emploi, par-là une madame déguisée en Marianne à bonnet phrygien. La récolte d’images donne dans le bon enfant, les couleurs vives et la diversité : un paradis pour photographe. J’intercepte un canard de la Gauche Révolutionnaire au passage et reviens au bar. Je tente de renifler quelques pistes à l’intérieur, mais pas facile quand les fumets de steack s’en mêlent. Je progresse à travers du rouge, côté client, voisin du noir, côté serveurs. Mais pas de « groupe » en vue, me semble-t-il. Pas de réponse à mon message non plus, je mets çà sur le compte des immanquables retards liés aux grands rassemblements.

Je m’en retourne au soleil et c’est moins d’une demi-heure plus tard que déboule à ma droite, presque en fanfare, quelques individus semblant retrouver une ou deux sentinelles qui les attendaient là. J’y prête une attention modérée et consulte mon portable, des fois que j’y trouve un SMS que je n’aurais pas entendu arriver. Mais walou, me v’là bien avancé. Et puis… ayé… je la reconnaît, Elle, l’espace d’une découverte entre deux drapeaux ou deux obscurs bonhommes qui gravitent autour. Enfin, ils se pointent ! Pas d’hésitation, je rengaine mon téléphone, c’est bien Marie-Line. Je contourne le groupe incognito et lui fais toc-toc sur l’épaule gauche. Pas facile avec les coussinets mais message reçu, nous nous entre-reconnaissons. Un premier contact aux allures de retrouvailles, puisque « préparé » par maintes web discussions, publiques ou plus privatives, graves ou plus « fantasy ».

Marie-Line et le Loup

Tout le monde est là, me voilà parti serrer la paluche à une foule dans la foule. Somme d’individus débarqués d’horizons extra-muros, tous plus variés les uns que les autres, j’identifie, d’yeux en sourire, certaines personnes avec lesquels j’échange parfois sur internet. Les pseudos sont mis à nus, les avatars démasqués, les « profils » s’épaississent dans la dimension conviviale. Je recolle les bouts et recompose doucement cet étrange puzzle faits d’inconnus que je connais. La sécheresse virtuelle s’irrigue de paroles faites chair, les consciences qui animent l’envers du décor reposent maintenant sur deux pieds et tendent le poing. La base de données se fait joyeuse troupe, les âmes réunies dessinent le contour d’un visage composite, corps pluriel et mouvant fait de mille univers. Les pavés de pixels sont maintenant des regards entiers, des respirations, des rires et des envies de saucisse. Les bonjours chantonnent sous tyrannie solaire, les accolades pleuvent comme autant de satisfactions. Passé le miroir informatique, les corps reconnaissent leur esprit. Avec une proximité étonnante, la mosaïque France s’assemble à la manière de vieux potes éparpillés par la vie, et déploie une envergure de galaxie. Il en vient du sud, du nord, de l’ouest de l’est, sans oublier Paris. Rassemblement multipolaire, il y en a pour tous les métiers, de tous les âges aussi, de toutes les luttes, pour toutes les patines comme pour les novices.

Nous nous déportons à l’ombre. J’engage la discussion avec une « collègue » parisienne qui me confie soutenir le mouvement insufflé par le Front de gauche depuis les présidentielles après un parcours de vote incertain, sans pour autant avoir envie de s’encarter. On pourrait le qualifier de désespérant, ce parcours de vote, tellement les candidats indépendants et hors des machines à fric partidaires sont écartés du grand ballet médiatique et n’ont donc aucune chance de fédérer. Une mécanique bien huilée qui nous ressert les mêmes têtes d’impasse avec une régularité de métronome. Á peu de choses près, c’est idem pour moi, que je lui dit. Jusqu’à ce que je me donne la peine d’explorer un peu à gauche du PS et de lire le programme du Front de gauche. J’ai retrouvé le socialisme et, par la même, mes vrais affinités politiques, ma Vérité enfouie, celle qui me brûle les lèvres, après m’être perdu dans des contre allées séduisantes mais stériles, qui finissent immanquablement par défaire le cerveau et simplifier les pensées, plutôt que de favoriser une réflexion autonome et constructive.

Soudain, les textes pleuvent. C’est distribution de chansons, celles que nous allons scander à intervalles réguliers, pour rendre sonore la submersion visuelle de nos bonnes rues. De “girouette cacahuète“ à “Çà ira“, nous parcourons quelques standards réécrits pour la circonstance. La cible immédiate : Notre Président. Le point de mire à plus long terme : l’aberration institutionnelle du TSCG, chargé de belles promesses de régression sociale, et donc de radicalisations et tensions à venir relativement inévitables.

Quelques vocalises plus tard, nous accordons nos violons et c’est parti. À nous les cortèges et le grand défilé ! Pancartes et banderoles mettent la grand voile pendant que les slogans décollent de toutes parts. Nous apportons à ce mélange notre touche chansonnière a capella. Les notes donnent le ton et fendent l’air comme des bombardements. Les façades encaissent avec calme ce poids des mots, mais ne manquent pas de le faire rebondir aux oreilles des avis contraires, perchés sur leurs balcons forgés de fers, et scrutateurs planqués de la déferlante. Mais il y a aussi des relais inattendus. Nous voyons des fenêtres d’appartements ou encore de brasseries s’ouvrir parfois sur des mains hardies brandissant des drapeaux rouges, salués comme il se doit.

Notre élan épouse les axes et pousse les murs, le désaccord devient titan et réclame son référendum légitime. Il se répand, nonchalant et chaud, comme un sang dans les artères. Je hurle autant que je peux, sans relâche, secondant tous les slogans qui tombent dans mes oreilles. Décibel après décibel, nous finirons bien par transmuter notre frêle radeau en fier vaisseau et délivrer quelque bribe de message. Les heures passant, la ville déroule son parterre de rues et de croisements. Quelques âmes peuplent les trottoirs pendant que Légion grille les feux rouges et donne la priorité à gauche. Dans cette procession presque ordonnée, quelques autochtones frayent un chemin à leur train-train en faisant mine de ne pas voir. Ne pas voir la fresque des régions qui expose sa palette d’indignations semble être le maître mot des œillères du dirigisme actuel. Pourtant, le terroir s’est donné rendez-vous tout entier, il s’est remembré ici pour faire ensemble et se met en travers des inepties comme un bretzel dans la Bush. Le mécontentement est pour l’instant paisible mais l’écho des barricades n’est plus qu’à un SMIC d’ici et peut toujours ressurgir au gré de taux d’intérêts supermassifs.

Le pont Charles de Gaulle est en approche. Il nous offre sa largeur et laisse le fleuve de foule enjamber la Seine, à droite du ministère de l’Économie et des Finances. L’eau miroite comme un ciel sous nos mille pieds et nous voilà suspendus entre le zéphyr et l’onde. La passerelle entre les voies nous embarque de la rive droite à la rive gauche. Effet du hasard, nous arrivons au niveau d’un groupe de percussions qui tambourine à tout rompre. La musique sort ses couleurs et se fait onde de choc harmonieuse. Le bras d’eau franchi, les photos de groupe s’imposent. Chacun y va de son objectif et trucide le présent pour en voler un maximum de soleil. La marche reprend et sinue tranquille, sourire en bouche, jusqu’à la place d’Italie, une autre rotonde pour le point final du parcours. Le beau temps qui ne lasse pas de nous inonder commence à donner soif. Marie-Line accuse un début de trop plein d’UV et se demande de quelle couleur elle va regagner ses pénates ce soir. Et voilà, c’est fini. Le populo bon enfant a vaincu le dernier faux plat assassin et déverse force affluence au gré du nœud de bitume, comme une eau qui viendrait éclairer chaque recoin et faire fleurir les zone d’ombre.

La croisée des horizons dévoile l’entassement historique des rues, à grands renforts d’imposants boulevards. Haussman a bien bossé, même s’il a défiguré la moitié de la ville ! Des axes larges et rectilignes comme un besoin phallique d’en foutre plein la vue mais aussi de voir au loin, des fois qu’un grondement de guérilla ou de révolution s’amoncelle dans les innombrables fentes des ruelles étroites, ces rigoles chargées de peuple propices à faire enfler le torrent du mécontentement pour le voir s’évaporer aussitôt. Un anonymat informe et assourdissant qui ne saurait plus être toléré par les besoins de contrôle du Grand Siècle et des débuts de la consommation de masse, quitte à y perdre un peu d’identité au passage. Pas grave çà, l’identité, la France doit se « moderniser »…

Alors d’un côté c’est direction Montparnasse et sa tour à la beauté de circuit intégrée, de l’autre la ligne de fuite vers porte d’Italie à travers un méandre d’HLM vieillots qui n’attendent que la volonté politique pour s’embellir d’une parure d’énergies propres, d’un autre côté encore c’est l’hypercentre qui dégringole vers le lit de la Seine et les confins lointain du passé lutécien, ce vieux Paris des Nautes, vaisseau de pierre et d’hermétisme qui flotte à peine encore dans les mémoires mais ne coule pas. « Fluctuat nec mergitur ! » doit se dire la bonne vieille mairie du treizième arrondissement qui se retrouve aux premières loges de la représentation monstre. « La vraie gauche est sous nos fenêtres, les mecs, alors on tient la barre ! »

La Barre y va de ses bigarres mais ce bouillonnement de provinces est un chaudron bien sage de marmites encore à peu près pleines. Mais pour combien de temps ? Ainsi, aucune casse ou débordement n’est à déplorer. Faire acte de présence suffit quand on est entre 80 et 100 000 acteurs à occuper la scène, entre 80 et 100 000 âmes a ouvrir les yeux. La « place d’It » va se remplir quelques heures durant d’une déferlante de bon sens, interdisant tout stress automobile et substituant à l’agression pétrolifère permanente les éruptions de clameurs sur fond de papotages amicaux et démultipliés. Une garden party dans le pavé, une oasis rougeoyante dans la grisaille des engagements sans parole. La Ville retrouve ses esprits.

Nous nous amarrons près du centre et continue de claquer ses notes protestataires au premier vent venu, meilleur messager des énergies nouvelles. Nous prenons goût à ce tue-tête et notre spirale de voix fait mouche! Nous continuons car aucun discours n’est prévu en fin de parcours. Trop cher avait dit La Méluche, faudrait pas nous prendre pour le PS ! Une structure de sono et de report vidéo est un Everest pour d’humbles randonneurs comme nous ! Et puis ce n’est pas le but de cette marche ni de la démarche, le sens premier est de montrer qu’une partie non négligeable de la population s’oppose à la route semée d’icebergs que le paquebot France s’entête à vouloir prendre, et qu’elle est capable de faire corps . Quoiqu’il en soit, cette absence de grande figure à la langue bien pendue n’est pas un problème, pas de culte de la personnalité ici…

… ou j’vous casse la truffe!

J’arrive au bout de ma péloche et, avant de devoir fermer ce troisième œil, je parcoure la place. J’abandonne le groupe pour prendre la température du pourtour. A peu de distance de nous, mais suffisamment camouflé par l’abondance de foule pour qu’on ne la voie pas de là où on était, siège un parterre d’auditeurs assis à l’écoute d’un orateur. Une mini assemblée dont je ne saurais plus dire de quoi elle parlait. Peu importe, je passe mon chemin, plus désireux de naviguer sur l’ensemble que de m’embringuer dans un confluent, par trop nombreux. Ô bonheur, je croise des brasseries ouvertes et des groupuscules assis, des drapeaux qui flottent et du houblon qui abonde. L’annonce de la manif a du faire trainée de poudre chez les brasseurs du coin! D’ailleurs, il se ferait bien l’heure d’une tite mousse. Le repos du guerrier doit toujours s’accompagner de la bière du vainqueur, çà blanchit les canines et réhydrate l’esprit. J’harponne le premier camion à sandwich qui se pointe et m’octroie une goulée fraîche bien envoyée. La mécanique reprend vie et me voilà reparti ! Je croise peu après les mêmes breuvages à 50 centimes de moins. Soupir… Çà m’apprendra à être moins goulu la prochaine fois. Le téléphone retentit (-DÉCROCHE-) :

Allô ? que je dis

Ba ? T’es où ? me demande Marie-Line

Euh ben je fais le tour de la place, que je réponds connement, çà me gave de rester sur place. Mais je suis pas loin, hein.

Bon ben nous on va aller se faire une bière, tu viens ?

Ben bien sûr ! Bonne idée ! J’arrive. (-RACCROCHE-)

Les grands esprits se rencontrent… Je rejoins donc le groupe qui entame la lente phase de descente. Tout à l’heure, notre petite Compagnie à la Faucille et au Marteau a vite dérivé sur l’Internationale, dont je ne connais pas un traître mot. Un vénérable monsieur, aimanté par notre prestation, nous a amené des couplets rarement chantés, renouvelant une certaine ferveur. Les filles se sont réfugiées à l’ombre d’une camionnette garée là, le séant échoué sur ce qui semble être un rebord de trottoir. Les kilomètres et les couplets leur pèsent. C’est bien la résistance, mais l’heure est à la décompression et à la binouze.

Nous nous mettons en quête d’une terrasse, que nous finissons par trouver. Nous nous posons d’un bloc. Une bonne quinzaine assoiffée, çà en impose. Avant de nous attabler, nous avons croisé Abdel, sympathisant sympathique (et très actif) de Belgique. Là encore, j’ai reconnu, non lui-même, mais sa photo, celle de son cyber profil de réseau social. Mais il nous quitte bien vite, avant le verre qui sacre les amitiés et scelle les rencontres, car sa route est encore longue.

III – SOUS LES OMBRES LA LUMIÈRE

Notre assemblée apéritive se morcelle au fil des obligations personnelles et des minutes qui n’arrêtent plus leur course folle. Elles sautent à pieds joint vers l’heure qui suit et nous voilà réduits à un maigre noyau dur. Après une discussion inattendue avec un couple fort sympathique de chiliens cinquantenaires qui s’étaient attablés à proximité, j’accompagne mes potes du jour jusqu’au bus, comme si je repoussais le moment fatidique de la séparation au plus loin. Le bus parti, je refais le chemin en sens inverse jusqu’au métro Place d’Italie. Esseulé, je remonte difficilement cette pente, l’échos des discussions et des chants, de l’atmosphère de lutte et de beau temps me remonte comme un parfum tendre et résonne encore autour de moi sans que plus personne ne les entende. Le soleil est sur sa fin, comme un vieux lion fatigué d’avoir tout donné, alors que la nuit emprisonne déjà le tumulte dans le souvenir. L’individualisme recouvre nos pas comme le manteau de neige fait taire la nature. Je repasse devant la terrasse où quelques instants avant, la Communauté du Réseau était encore chair et os. Plus rien maintenant, juste deux ou trois jeunes femmes attablées et encore imprégnées d’enthousiasme, parlant Front de gauche. Mais plus guère de démesure. Envolée. Le Paris nocturne reprend ses droits avec la chute du jour. Place d’It finit de refroidir et se remet doucement de son super massage piétonnier. L’essaim d’automobiles a repris son tourniquet toxique et bourdonne à nouveau plein gaz.

Finalement, le 9 octobre 2012 nous tombe sur la tête avec la subtilité d’un parpaing : le TSCG est adopté sans coup férir par une Assemblée nationale toute acquise à la cause. Une fois de plus, le « plan » se déroule sans accrocs, mais surtout sans débat de société (et encore moins télévisé). L’opposition à la rigueur budgétaire est restée impuissante face au rouleau compresseur social-droitisant. Le traité et son fatras de règles dorées taillées comme des costards pour des patrons de CAC 40 avides (qui, soit dit en passant, ont augmenté leur revenus de 35% en 2011) vient de se glisser dans notre quotidien comme un gros doigt poilu dans un nez déjà encombré et, qui plus est, sans référendum. Alors qu’en est-il de ce dimanche de combat ? Contre toute attente, il n’aura peut-être servi qu’à une chose : accélérer le mouvement pour la ratification du Traité ! Effet négatif qui sous-tend, peut-être, un effet plus positif, bien que moins évidente : le rassemblement du 30 était un indicateur, un signal fort, un avertissement. Concrète, colossale, bouillonnante et saturée des bobards anesthésiants, mais aussi de plus en plus structurée, cette opposition à la marche libérale est prise en considération peut-être bien plus qu’on ne le croit. Peut-être… qu’elle inquiète. Mais ce n’est qu’un « peut-être »…

Toujours est-il qu’elle ne peut plus être planquée sous le tapis des silences radio. Elle met également la démocratie représentative en face d’aberrations de plus en plus manifestes. En effet, combien de temps les pouvoirs politiques vont encore se jouer de l’opinion populaire ? Car les duperies d’aujourd’hui verrouillent l’asphyxie de demain. Combien de temps le quidam, comme vous et moi, chers lectrices et lecteurs, encaissera-t-il cette indignité suprême, celle du rapt de sa confiance et de ses convictions pour voir bradé tout çà à la première banque venue trois mois après ?

Car on peut dire sans grande marge d’erreur, ceci n’est pas une révélation, que l’organisation de société actuelle, que l’on nomme démocratie mais qui n’a plus rien d’Athénien dans l’âme (car elle n’a plus d’âme), craquelle comme une vieille mue en proie à la dessiccation. Un exemple de vice : aux dernières nouvelles, le fabricant allemand d’un médicament contre le cancer, Merck, refuse dorénavant de fournir les hôpitaux grecs pour cause d’impayés. Sans rapport direct avec le sujet, voilà pourtant une des multiples conséquences de l’entêtement libéraliste, vécues au quotidien. Voilà, en réalité, où conduit la logique mortifère qui est mise en place pas à pas, et qui finit par nous faire accepter l’intolérable, qui finit par faire force loi dans les crânes à force de se laisser raconter toujours la même histoire et de s’abreuver aux mêmes sources. Ces traités à répétition que l’on veut faire passer pour de la modération et la solution unique à tous les problèmes, problèmes que, d’ailleurs, la plupart des citoyens n’ont pas provoqué, sont en réalité de la dévastation inoculée au compte goutte, un saccage des finances publiques et de toutes les structures qui en découlent. C’est la République que l’on charcute et qui prend des faux airs de supermarché de l’injustice. Mais cette destruction est à retardement, toujours, la pilule bleue est indolore et donne le temps de fuir, c’est l’essentiel en cas de réveil. Les naufrages, souvent provoqués, ne sont jamais assumés. Car pressurer n’est pas gouverner, gouverner n’est pas déboulonner le pays dont on a la charge, ni étrangler une nation sous l’étau continental, diriger n’est pas vendre. La chose politique n’est pas affaire de rentabilité, il devient urgent de jeter cette conception erronée aux ordures, avant d’en arriver au point de non retour. Cette nouvelle présidence a donné la couleur de son orientation, après  seulement six mois d’exercice…

Vu sur l’Hexatrône

Alors que dire ? Que faire ? Qu’envisager ? C’est bien de critiquer mais tout est-il désespéré et perdu d’avance ? Tout est-il vain comme cette grande manif du 30, pourtant record d’affluence ? L’écrasante majorité aux manettes et son raffinement « j’m’en-foutiste-de-ce-que-vous-pensez » est-elle à ce point indétrônable ?

Mais majorité de quoi, au fait ? Majorité parlementaire ? Qu’est-ce qu’un Parlement ? Un hémicycle, une Assemblée, un lieu où l’on parle, c’est-à-dire où la parole vit, vibre, s’assemble, se compose et se recompose, s’échange et se change, un cercle où les idées « circulent », rebondissent, évoluent, se renforcent ou s’infirment au gré des courants de pensée et des axes de discussions ? Qu’est-ce donc que tout cela ? Les racines de la démocratie ? Probablement… A-t-on à ce point perdu l’habitude de cette pratique orale et saine, régulière, quotidienne, permanente, entre les habitants de la Cité, dits citoyens, pour ne plus savoir ce qu’elle veut dire ? Elle s’est fait, certes, étouffer, ronger par l’adjonction de la notion de compétitivité, maladie moderne qui nécrose patiemment un tissu de société en créant des inégalités et en les entretenant. Mais faut-il voir une porte de sortie à ce bourbier d’impasses dans l’effet de masse ? Ou, plus précisément, dans un effet de masse frontal ? Car que nous apprend la manifestation du 30 ? Qu’elle a été impressionnante, certes, mais sans effet. Un fleuve impétueux qui n’a fait que s’envaser dans un désert de surdités officielles. Le constat est net et sans appel, aussi incontestable que mon optimisme peut-être inné et inébranlable. Pourtant… des choses se dessinent. Minuscules, embryonnaires, simples, mais déjà sous notre nez.

Notre groupe s’est constitué en réalité bien ailleurs, mais dans un ailleurs pas si lointain : le cyberespace. Celui-ci est le maillage des libertés de ton, ces petites ruelles encaissées de jadis, où il est encore possible de dialoguer et multiplier les contacts, à couvert ou non, de s’entre déchirer ou d’échanger, de se renvoyer la balle ou des liens qui relieront les idées et les complèteront, donc de s’enrichir et affiner ses connaissances au fil des blablas et autres petits riens. Une grande friche de mélanges et d’avis, de tendances et de sensibilités où l’éventail des possibles respire comme un infini et se réinvente à chaque instant. Petite assemblée dans le rassemblement, elle a émergé des contrées virtuelles par simple jeu d’affinités, pour finalement s’adjoindre à la forêt de « Non ! » qui a, pour quelques heures, redonné à Paris le faciès d’une ville en gommant la carte postale bobo et dormante que ses maires successifs s’acharnent à le faire devenir. La « porte de sortie » que nous appelons tous de nos vœux se trouverait peut-être par là, dans les eaux vives de cette mémoire-monde horizontale, nouvelle agora ou septième continent.

Rédiger une nouvelle Constitution ? Lancer des idées collectivement dans tous les domaines (emploi, énergie, habitat, retraites, retour à des services publics vraiment publics, etc…) ? Réunir des assemblées spontanées ou des réunions informelles, hors partis et localement, dans des endroits variés, pour engager des discussion à bâtons rompus et faire avancer des idées simples et concrètes  ? Tout cela ne demande pas un effort surhumain, au pire une coordination des emplois du temps… Rien ne presse et tout vient à point qui sait faire preuve de patience, de tempérance et d’opiniâtreté. Le « système » ne prend plus en compte aucun avis s’il ne sort pas d’un cabinet d’experts privés (et méchamment rémunéré) ? Le « système » se la joue solo ? Le représentatif ne représente plus rien ni personne, si ce n’est une petite clique de têtes à claques conniventes et surpayées ?

Vu sur Agoravox

Alors laissons le tomber comme une vieille chaussette, réinventons un nouveau socle fait de 65 millions de couleurs et de souffles (ou du plus que l’on peut) et débordons la mascarade usurière, débarrassons nous des vieilles carnes rancies. Déposons cette vieille démocratie, encrassée par les grands intérêts, sur le bas côté du monde qui avance, destituons ce modèle et mauvais maître, comme un empereur périmé et engourdi mais toujours présomptueux et dont plus personne ne veut. Ses vieilles ritournelles à pognon fardées d’entourloupes électorales et émaillées « d’affaires » ont fait leur temps. Son relais médiatique, aux images viles et vectrices d’inégalités, rationnant l’intelligence et le vocabulaire des générations qui grandissent, n’est plus l’Evangile imbattable qu’il a été. Internet le déborde et le devance, l’expression, libérée des « lignes éditoriales » s’émancipe et s’affirme. Soyons les innombrables Gandhi de la colonisations des esprits. Les barricades sont dans les têtes car le nombre et son levier d’action est partout, dans chaque foyer, chaque rue, sur chaque pavé, chaque pixel, non dans les cercle restreints de « grands actionnaires », devenues entités même plus humaines. Des initiatives constructrices sont à la portée de qui le veut bien, sans attendre un quelconque gourou ou un quelconque miracle tombant d’on ne sait où comme une météorite. Par les temps qui courent, ce sont plutôt les patates chaudes des catastrophes annoncées que les professionnels de la politique se refilent avec tout l’art de l’autruche !

Vu dans le bois: Pouuuaarrff!! Impasse! C’est la merdasse!

Parce-que, finalement, rien n’est inutile. Cette manif, si Gargantua fut-elle, a été inutile dans le sens où nous l’entendons communément mais elle doit nous faire envisager son véritable effet sous un autre angle. Elle a « échoué » dans son acceptation habituelle ; la nouvelle gouvernance, comme l’aurait fait la précédente, n’en a pas tenu compte et a filé droit(e). Mais certains d’entre nous se sont rencontrés. Tout est là… Ce défilé de bonnes intentions n’a pas eu l’effet qu’on aurait voulu qu’il ait, mais il en a eu bien d’autres. La manif s’est « viandée » mais c’était la nôtre, « on » a fait mine de ne pas l’entendre mais nous, nous l’avons chanté, porté à bout de voix et d’espérance. La Clé est ici, à portée d’entendement. Une réelle démocratie, celle de tous pour chacun, est exigeante mais ne peut s’édifier qu’au prix dans la Parole Publique à retrouver et consolider. À la croisée des catastrophes, les populations n’ont plus d’autre choix que de parler, se parler. Pour mieux se grouper, mon enfant, et se regrouper encore. Cependant le Royaume reste à conquir. Ou plutôt construire. Dans la forge brûlante des désaveux qui grondent… qui durent… Et qui finiront bien par faire sauter le plomb de tous les verrous suspects. L’imagination est notre oxygène, le nombre est notre nation, alors sachons garder la flamme.

Franck Balmary.

P.S.: toutes les photos non légendées de cet article sont la propriété intellectuelle et morale de l’auteur, Franck Balmary.

P.S.2: cliquer sur les photos pour les voir en grandeur réelle.

N.B.: si d’aventure quelqu’un se reconnaissait sur un des clichés et souhaitait ne pas y figurer, me contacter au courriel suivant: larocheauxloups@gmail.com

2 Réponses to “Paris sous le nombre”

  1. Sonia Mandela Bellavoine Says:

    Une lecture vive et passionnante, relatant de façon exaltante cette journée forte en émotions!…Merci Franck pour cette belle prose!
    Amitié Fraternelle!
    Sonia.

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