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Tableau d’un glissement néolibéral

Posted in POLITIQUE-SOCIETAL with tags , , , , , on 9 juin 2013 by larocheauxloups

Parce-qu’en ce jour plus qu’aucun autre il est Kapital de comprendre dans quel monde nous vivons, parce-qu’il est vital, à l’heure où les esprits s’échauffent par ici, se ringardisent par là, se barricadent dans leurs vieilleries par là-bas, de connaître les tenants et aboutissant des logiques d’ensemble, parce-que nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les agissements d’une sphère politique désincarnée, que nous laissons faire par ignorance, connivence, ou, pis encore, par soumission à la « peur du lendemain » instillée au-dedans des têtes, sachons identifier le mal qui ronge actuellement les démocraties avec le succès d’un acide: le libéralisme. Cette mouvance extrémiste en col blanc, silencieuse comme une falsification, dégénérescence appauvrie du principe de commerce, phase terminale de la corruption de tout système égalitaire, pilote les raisons d’Etat jusqu’à la déraison écologique, technologique et financière. Et ce depuis 30 ou 40 ans maintenant, avec une persistance de moins en moins dissimulée, « décomplexée » dirons certains, et ce malgré le « Changement » proclamé par la machine à pouvoir qui détient actuellement les rennes.

France, juin 2013. L’élection présidentielle n’est déjà plus qu’un souvenir, le « socialisme » occupe les palais de Matignon et autres allées Elyséennes tant convoitées. La question, sempiternelle et pressante, fend les esprits et gerce les lèvres: qu’en est-il des promesses électorales après un an d’exercice? Quelle est l’orientation réelle de la gouvernance actuelle? Peut-on déjà en esquisser les contours ou en dégager un fil conducteur? La réponse est oui. C’est ce que s’est évertué à faire la Fondation Copernic dans un ouvrage collectif qui annonce la couleur rien qu’avec son titre tapageur: Tableau d’un glissement néolibéral. Le lecteur est prévenu, c’est compact comme un parpaing dans les gencives et c’est peu de le dire…

La politique: plus çà change, plus c’est la même chose.

Alphonse Karr

FRANÇOIS HOLLANDE VOIT "ARRIVER LA VAGUE"

C’est une petite chose au format poche, peu épaisse mais bien remplie, dense comme une colère qui monte, déclinant, après une introduction qui résume fort bien la nature de la crise économique actuelle, les actions ou non-actions de la présidence Hollande. Les thématiques force sont égrenées au cours de 134 pages sous forme d’un abécédaire, chacune étant développée dans ses grandes lignes. Malgré la volonté de vulgarisation, l’analyse est toujours précise, étayée par des exemples ou des chiffres. Deux idées maîtresses se détachent après cette lecture consciente: continuité austéritaire (du sarkozysme) et flou plus ou moins généralisé, tous secteurs confondus. Et comme dans tout flou il y a un loup… A titre d’exemple, nous reproduisons ici trois thèmes qui résument assez bien l’état d’esprit au pouvoir et l’ambiance générale, dont un sujet, le premier, assez peu relayé.

Base élèves

Durant le quinquennat de Sarkozy, la mise en place du fichier « Base élèves premier degré » (BE 1D) avait suscité un tollé de protestations. « Base élèves » est un fichier national nominatif où les enfants sont recensés dès l’âge de 3 ans afin d' »assurer un suivi du parcours et de la scolarité des élèves ». Les champs renseignés dans ce qui est qualifié de simple « outil » comprennent, entre autres, les difficultés scolaires, les absences, le suivi médical et psychologique, la situation familiale et sociale de l’élève. La mobilisation conjointe d’enseignants, de directeurs d’école et de parents a permis le retrait des références à la nationalité et à la date de scolarisation en France, toutes choses qui aurait facilité le repérage des élèves sans-papiers. Les champs renvoyant à des suivis particuliers, notamment dans le cas des élèves handicapés, ont également été retirés.

Durant toute la campagne électorale, le candidat Hollande s’est bien gardé d’évoquer le sujet. Seul Bruno Julliard, ancien président de l’UNEF et maintenant au PS, s’est exclamé, dans un meeting à Saint-Etienne en mars 2012: « Nous ne pouvons accepter ce fichage qui n’a aucune visée pédagogique, nous reviendrons dessus. » Mais rien n’a changé et le fichier « Base élèves » est toujours renseigné. Mieux, les directeurs d’écoles sanctionnés sous Sarkozy pour avoir refusé de le remplir n’ont pas été rétablis dans leurs droits.

Si le fichier « Base élèves » est maintenu, c’est qu’il constitue le principal maillon d’une chaîne qui vise à affecter à chacun un identifiant national élève (INE), sur lequel va se greffer tout le parcours scolaire de l’élève (y compris son livret de compétences), puis de l’étudiant – et pourquoi pas du futur travailleur? Avec le maintient de « Base élèves », le gouvernement socialiste poursuit une entreprise de fichage dont nous connaissons les dangers. Le problème de l’interconnexion des fichiers se pose ici avec acuité, augmenté d’un contrôle social renforcé des individus dès leur plus jeune âge. Rien ne garantit que les renseignements contenus dans ce fichier ne poursuivent pas les enfants dans leur vie d’adulte, devenant ainsi des stigmates numériques. Derrière « Base élèves » se pose la question des libertés, mais aussi celle du droit à l’oubli, au changement et à l’émancipation dans une société de plus en plus numérisée.

Voilà pour l’aspect technologique, pointé du doigt de manière concise. L’attitude de la présidence actuelle pose question, car l’absence d’action est déjà une action. Ensuite, l’attentisme hollandais en matière économique et sociale est, lui aussi, largement abordé.

RSA

Le plan quinquennal de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale a dernièrement été adopté par le gouvernement Hollande. Contre toute attente, il ne comporte pas d’augmentation sérieuse du revenu de solidarité active (RSA). Les quelques 2 millions d’allocataires du RSA devront en effet se contenter d’une hausse de 10% sur 5 ans, soit à peu près à la hauteur de l’inflation. Cela fera passer en 2013 son montant mensuel, pour une personne seule, de 475 euros à 485 euros, soit 10 euros de plus par mois. Le Premier ministre avait pourtant justement déclaré quelque temps auparavant qu’il n’était pas possible de vivre avec le montant actuel du RSA et qu’il s’engagerait dans « une politique résolue de soutien au revenu des plus pauvres ». Au total, cette « revalorisation » représentera un peu plus de 1 milliard d’euros, à comparer aux 20 milliards qui, dans le cadre du pacte de compétitivité, ont été distribués au patronat, sans aucune contrepartie en matière d’emplois. 10% d’augmentation en 5 ans ne parviendront même pas à rattraper la perte de pouvoir d’achat enregistrée sur les 20 dernières années par le revenu minimum d’insertion (RMI), puis le RSA, par rapport au Smic. Le RSA continuera donc de décrocher par rapport au salaire minimum, et les pauvres vivront toujours avec un revenu dont le niveau atteint à peine la moitié du seuil de pauvreté.

Quant au million de jeunes de moins de 25 ans en situation de pauvreté, dont le gouvernement nous dit qu’il constitue la cible principale de son action, ils ne sont pas mieux lotis. Ceux qui espéraient qu’enfin le RSA soit ouvert à tous sans condition de durée préalable d’emploi devront encore attendre. Peu importe que dans les cités près d’un jeune sur deux vive sous le seuil de pauvreté. Refuser d’ouvrir le RSA à tous les jeunes de moins de 25 ans entérine une véritable discrimination par l’âge: majeurs à 18 ans, pénalement responsables, électeurs, potentiellement éligibles…, ils ne bénéficient pas des mêmes droits que leurs aînés.

A aucun moment n’ont été discutées les causes véritables de la montée de la pauvreté qui touche aujourd’hui plus de 14% de la population. Les femmes, les jeunes, les salariés précaires, les chômeurs attendaient des mesures concrètes qui ne sont pas au rendez-vous. Il faut exiger que soit mis en place un véritable plan d’urgence pour les plus pauvres, et que des mesures structurelles soient engagées pour mettre fin aux inégalités économiques et sociales qui ne font que prospérer.

Mais cette réflexion n’est pas seulement critique, elle a l’intelligence de donner des pistes pour des solutions, parfois évidentes, comme en matière d’écologie, par exemple.

Transition énergétique

Le gouvernement conduit-il vraiment une transition énergétique, et vers quoi? Il y a de quoi sérieusement se poser la question. « Diminuer nucléaire et pétrole tout en finançant le renouvelable est irréaliste » a, en effet, déclaré Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, le 18 septembre 2012 dans Le Monde. Une déclaration qui prend le contre-pied de ce qu’il faudrait faire: réaliser des économies d’énergie (notamment par la sobriété énergétique et l’amélioration de l’efficacité énergétique), organiser une montée en puissance des énergies renouvelables, planifier la sortie progressive du nucléaire, réduire la consommation d’énergies fossiles et permettre un contrôle social sur la production énergétique qui ne laisse pas ce secteur aux mains du marché.

Côté nucléaire, le président a confirmer les déclarations du candidat et toute perspective de sortie du nucléaire, même à moyen-long terme, a été écartée. On nous annonce simplement un vague rééquilibrage du mix énergétique. Si le gouvernement a bien confirmé son intention de fermer la centrale de Fessenheim, les modalités laissent pourtant planer un doute sérieux: l’échéance est fixée à fin 2016, début 2017, soit quelques mois avant la prochaine présidentielle. L’autorité de sûreté nucléaire annonce qu’il faudra deux ans de plus.

Côté hydrocarbures, le remplacement de Nicole Bricq de son poste de ministre de l’écologie, suite à son attitude vis-à-vis du pétrolier Shell, à qui elle s’opposait sur les conditions de forage au large de la Guyane, n’augure rien de bon. Certes, François Hollande a maintenu l’interdiction d’exploiter le gaz de schiste. Mais cette position se fonde sur le seul argument de la dangerosité de la technique de la fracturation hydraulique, pas sur le principe de laisser dans le sol de nouvelles quantités d’hydrocarbures, afin d’éviter toute nouvelle augmentation des émissions de gaz à effet de serre, compte tenu du réchauffement climatique. On nous indique ainsi périodiquement que la découverte d’une nouvelle technique ouvrirait la voie à l’exploitation de ces gisements. Côté renouvelables, après la politique du gouvernement précédent qui avait entraîné des suppressions massives d’emplois dans la filière solaire, le flou le plus total règne. Côté économies d’énergies, il n’est prévu aucun objectif chiffré de baisse de la consommation, contrairement aux recommandations (pourtant modestes) du « paquet climat énergie » de l’Union européenne en 2008. Dans le dossier crucial de la rénovation thermique des bâtiments, tous les arbitrages ne sont pas rendus. L’enjeu est considérable, à la fois écologique et social. Il s’agit de rénover massivement les logements, notamment ceux des foyers à revenus modestes, qu’ils soient propriétaires ou locataires: comment un tel objectif peut-il être conciliable avec les coupes budgétaires massives prévues? Or, la rénovation des logements existants et de tous les bâtiments publics serait source à la fois de créations d’emplois et d’économies d’énergie: autant d’avantages économiques et sociaux.

Enfin, la transition énergétique suppose d’offrir le cadre juridique garantissant aux salariés les conditions de leur reconversion dans les secteurs où elle est inévitable. Un gouvernement de gauche devrait donner la priorité à cette question en garantissant salaire, qualification, reconversion, des collectifs de travail, et absence de tout licenciement, tout en permettant que les salariés soient parties prenantes de leur avenir en les associant aux décision.

La Fondation Copernic est un gigantesque vivier d’anonymes, un éclaté de compétences et d’horizons professionnels, culturels et politiques aussi divers que variés. On note tout de même une très nette balance à gauche mais de nature non idéologique, qui pourrait se résumer en une haute conscience de l’importance d’un service public fort, digne de ce nom, avec la volonté affichée d’alerter sur les dérives actuelles. Pour remettre à l’endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers, selon ses propres termes. Les auteur(e)s sont intégralement cités(e) en fin d’ouvrage. Au hasard, nous trouvons ici un juriste, ici un inspecteur du travail, là une directrice d’école ou encore une agent des Finances publiques. La Fondation Copernic expose, en dernière page, l’intention initiale qui prévaut à sa création:

La Fondation Copernic a été fondée en octobre 1998, à l’initiative de 331 chercheurs, universitaires, militants associatifs, culturels, syndicalistes ou politiques. Son appel fondateur constate que le libéralisme n’a pas cessé d’occuper des positions décisives. Qu’il imprègne aujourd’hui toute la pensée de la droite est dans l’ordre des choses. Qu’il influence encore largement la gauche est plus préoccupant. C’est en effet une imposture que de présenter, face à l’effondrement des économies du socialisme dit réel, le libéralisme comme l’alternative de la démocratie et de la liberté. Les marchés ne sont pas la démocratie: bien au contraire, tout concourt à ce que s’instaurent à travers les marchés des cohérences et des initiatives forgeant un ordre mondial qui fait fi de la liberté des peuples et des citoyens, et de leurs besoins (…) Ces groupes publient leurs résultats sous la forme d’une « Note » ou de « Cahiers » qui sont publiés aux Editions Syllepse et disponibles en librairie (voir la liste complète des ouvrages parus sur www.fondation-copernic.org et www.syllepse.net).

En effet, la modique somme de 7 euros vaut largement l’approfondissement. Ce premier bilan est déjà fort instructif , au vu de son argumentaire complet, pluriel et structuré, fondé sur l’esprit constructif et la force de proposition afin de mieux penser une réelle alternative à l’endormissement. Une lecture indispensable pour mieux percevoir les forces à l’œuvre derrière le fatras d’effets de manche et d’engagements politiques non tenus.

Tableau_Copernic

Les couleurs politiques sont comme les couleurs du peintre, elles n’ont qu’une surface mince et cachent toutes la même toile.

Alphonse Karr

Sarkhollande

Franck Balmary.