La « tuile » Arbogast

5H! Comme dirait le dicton: « Tatane au saut du lit après courte nuit ». Violence matinale pourtant chargée de la certitude d’un bon week end, frappé au Gewurtz. Direction l’Alsace pour une « grausseu fissite dé Zdrazpourkeu » et quelques-uns de ses environs, triés sur le volet. À la poursuite, entre autres, du chimérique Saint Arbogast, évêque vers une époque loin de nous après Jicé. En fait on ne sait pas trop quand. Il faut dire qu’à l’époque des Mérovingiens, les imprimeries ne couraient pas les rues. Difficile, en ce cas, de garder des traces écrites. Voyage temporel, donc, au coeur de ce qui fût l’un des royaumes Francs aux origines de la France actuelle, l’Austrasie. Voyage atemporel également, au pays des légendes dorées et de ses arbres à pépites grosses comme des maisons. A l’ouest de l’Austrasie était la Neustrie, couvrant tout le bassin parisien jusqu’aux prémices de la Bretagne et du chouchen, au sud la Bourgogne, fondée par le peuple des Burgondes à qui nous devons le mythe des Nibelungen et probablement la fameuse fondue, et loin au sud-ouest mais sans frontières communes, la belle et douce Aquitaine et ses charmes d’ambroisie tannique. Voici brossé vite fait le portrait des quatre grandes entités qui constituent ce que l’on appelle la « Gaule mérovingienne », c’est-à-dire l’ensemble de provinces qui ont succédé à l’Empire romain.

C’est par un calme samedi matin de mi-janvier que je retrouve mes compagnons de route dans les halls Belle époque de la toute proche Gare de l’Est. Désert humain aphone en cette froide heure de sommeil sans fond, nous prenons place dans le TGV en partance, mes collègues relégués dans les affres secondaires de l’arrière-train. Pour Moi et Ma Gueule, c’est la 1ère Klasse en tête de gondole avec ces messires et le Kawa, les sièges amovibles individuels, la grande baie vitrée que pour ma truffe, les magazines dans le bac, les « Monsieur Lupus, prendrez-vous? » du service aux petits oignons et tout çà. J’ai gagné un jus de fruit, manquerait plus que le peuple veuille manger de la brioche! Il faut bien prendre sa dose de petit confort avant de s’embringuer vers les confins barbaresques de l’est, tréfonds du monde avec ses zones boisées peuplées d’accent guttural (décidément, la vision de la séquence d’ouverture du film Gladiator est tenace). Dame Morphée, à force de films paysagers qui défilent, finit tout de même par corrompre ma volonté de bataille. Me v’là donc réduit à l’état de sac mou. Déconscientisé du voyage, l’arrivée au pays des saucisses moutarde paraît rapide. Mais non, c’est bien Strasbourg. Hop! Hop! Hop! Tout le monde débarque! ‘Pas envie de me finir à Zurich, moi! Direction la sortie, notre informateur alsaco nous y rejoint. Tels les quatre mousquetaires de la pérégrination, nous chevauchons vers l’envie chère d’en découdre. Nous nous empressons tout d’abord vers notre bonne auberge, rue du Maire Kuss. En traversant l’espace piétonnier de la grand place circulaire, nous nous retournons et jetons un oeil à la gare, assez singulière.

De facture germanique, le bâtiment date de la fin du XIXème siècle. Trahissant l’occupation allemande de l’Alsace-Lorraine pendant 44 ans suite à la guerre franco-prussienne de 1870, la gare est aujourd’hui recouverte d’une grande bulle de verre. Cachons donc cette erreur de l’Histoire, Germaine, que nous ne saurions voir! C’est assez insolite, il faut avouer, mais cette idée architecturale « passe » bien. Les parois de verre voilent le monument sans l’oblitérer complètement. C’est en tous cas moins stupide que l’aurait été une démolition complète. L’Alsace-Lorraine, redevenue française depuis presque un siècle, ne renie pas son passé teuton et c’est tout à l’honneur de la ville et de la région.

© Marc Lebeau

I – Les mystères de la cathédrale.

Après un saut de puce à l’hôtel pour se délester de nos effets et donner de l’avoine aux chevaux, nous voilà repartis. À nous l’Alsace! Il est 9H30 et Strasbourg déroule ses nervures de ruelles encore somnolentes. La ville est installée un peu plus haut que l’altitude moyenne de la Plaine d’Alsace. En effet, la nappe phréatique y est toute proche de la surface et la moindre pluie prolongée la fait affleurer, voire submerger le sol, en de nombreux endroits. Situé à 6km du Rhin, Strasbourg est traversé d’une rivière, l’Ill. Celle-ci se divise en deux bras, isolant le centre ville avec, notamment, le quartier de la Petite France. Au début de notre ère, Strasbourg n’était guère plus qu’un camp romain. Un fortin qui faisait partie d’une ligne défensive placée en bordure de Rhin pour briser l’invasion des peuples Germains. Un ancêtre de la Ligne Maginot, les vieilles peurs ne datent pas d’hier. La baptisant Argentoratum, les romains fortifient une place celte déjà présente, nommée Argentorate, soit en en référence à des mines d’argent locales, soit, entend-on de-ci de-là, en référence aux reflets argentés de la rivière qui passe par là (avant l’ère de Pollution Industrielle, s’entend), à savoir l’Ill. Du celte arganto-, « argent », même racine qu’en latin et « räti-« , levée de terre, fortin. Avec la chute de l’Empire romain et les variations de frontières diverses, cela deviendra la ville de la route, ou de l’axe est-ouest menant au réseau urbain allemand à l’est du Rhin. En Allemand, cela donne die strasse pour la route, la rue, l’axe et die burg pour la ville. Strasse Burg

Nous traversons un des bras de l’Ill grâce au pont Kuss, dans le prolongement de la rue du Maire Kuss, et arrivons au pied de Saint Pierre le Vieux, première église rencontrée aujourd’hui et doyenne de Strasbourg.

Nous la devons à Saint Amand, premier évêque de Strasbourg. Ce dernier officiait à l’époque gallo-romaine, vers 343. Par la suite, la particularité de l’église est de passer d’un culte à l’autre au cours de l’histoire. Protestante un temps, elle est redonnée au culte catholique sous Louis XIV. C’est, en effet, sous le règne du roi soleil, en 1680 via le Traité de Westphalie, que certaines parties de l’Alsace intègrent le royaume de France, notamment les possessions territoriales des Habsbourg. Saint Pierre Le Vieux est agrandie en 1867 sous la pression d’une affluence toujours croissante des paroissiens, et présente depuis lors la façade que l’on voit aujourd’hui. Les câbles d’alimentation électrique du tramway, nos compagnons modernes, ne sont pas encore trop envahissants et permettent d’admirer ce fameux grès magenta qui a servi à l’édification de nombre de monuments ou bâtiments de la ville. D’ailleurs, l’emploi du grès pour les constructions s’arrête en 1918, après la capitulation allemande. L’emploi de ce matériau rappelant trop la facture germanique, il est décidé, par pur esprit revanchard, de ne plus rien construire avec. On veut bien garder leur grosse gare, mais faut pas trop en demander!

Pour résumer, le grès est une roche dite détritique terrigène, c’est-à-dire formée de détritus dus à l’érosion rocheuse. En fait, ce sont des grains de sables agrégés, compactés par la pression et cimentés entre eux grâce aux sels dissous par l’eau du sol. C’est le degré de cimentation des grains qui fait que le grès peut-être très dur ou poreux. Sa couleur, quant à elle, varie selon la proportion d’oxyde de fer. C’est pourquoi, à Strasbourg, les monuments en grès offrent cet aspect plus ou moins bariolé tout à fait plaisant.

Nous contournons l’église par son séant et arpentons l’axe principal qui n’en finit plus de s’allonger. Il prend l’aspect d’une rue piétonne svelte et finement pavée, la Grand Rue, à laquelle sont amarrés un grand nombre d’étroits boyaux latéraux aux noms parfumés d’histoire locale. La rue des Aveugles, par exemple.

Particularité amusante, le nom des rues est sous-titré en Alsacien. Strasbourg dévoile aussi une autre caractéristique: Les façades d’immeuble, par exemple, affichent généreusement pléthore d’inscriptions, bas reliefs, symboles ou excroissances vitrées.

Parmi ces fioritures et effets de style, un élément décoratif vient régulièrement hanter le sommet des encadrements de fenêtres. En effet, des visages sculptés trônent en silence, du haut de leur superbe. Il figurent tantôt les 5 continents, tantôt les éléments ou foules d’autres idées.

Comme dans un jeu d’alternance ou de rivalité artistique, les frontons de porte arborent également ce raffinement sculptural, cette foultitude détaillée. Malheureusement, comme bien souvent, l’érosion attaque l’érudition, nos grandes cités polluées sont sans pitié envers la créativité des Anciens.

Homme poisson aux oreilles palmées, colonnes à chapiteaux ioniques, coquille ailée trouée au centre par un entrelacs savant de ferronnerie, l’art du symbole y est tout entier. Un peu plus loin, c’est une autre représentation sculptée, trônant pareillement au-dessus d’une porte, qui provoque mon amusement. C’est à l’entrée d’une boulangerie clinquante devant laquelle nous nous arrêtons en regardant autre chose. Bientôt, les bretzels plantés dans les rayonnages de la vitrine en ordre de bataille, natures, au sésame ou encore garnis de fromage exercent leur magnétisme gustatif exotique. Ayant tôt fait d’en arracher un à la blonde boulangère contre 1,20€, je le mets à mal sans plus attendre. En sortant, mes collègues de promenade, hormis se payer grassement ma tête, observent le gros bretzel sculpté au-dessus de l’entrée. À Strasbourg, le bretzel est le symbole de la corporation des boulangers. Tout simplement. Cette viennoiserie germanique sculptée dans la pierre avait provoqué mon hilarité de prime abord, mais c’est un symbole tout à fait authentique. On en apprend tous les jours…

Une autre figure récurrente habille les façades strasbourgeoises de ses mystères: l’homme vert.

Ce symbole étrange est présent dans nombre d’églises en France et en Europe, mais aussi dans beaucoup de monuments, comme peut en témoigner l’actuel hôtel-restaurant de la Salamandre à Etretat, où les grotesques Renaissance fleurissent au moindre encorbellement. L’origine de l’homme vert n’est pas clairement définie mais il est très probablement gallo-celte, en tous cas bien plus ancien que le monothéisme chrétien venu s’asseoir dessus. Symbole des forêts, du rapport aux espaces naturels, du cycle des saisons, des forces cachées de la nature, l’homme vert est probablement tout cela à la fois. Les peuples gaulois évoluaient dans un milieu naturel essentiellement forestier, d’où ce type d’imagerie récurrente.

Passée la rue Gutenberg, suivie de près par la place du même nom, nous nous engageons dans la rue des Hallebardes, au cœur de l’hypercentre. La rue Gutenberg et la rue des Hallebardes sont la trace de l’ancien decumanus romain. Le decumanus est la voie principale, orientée est-ouest. Il fait intersection avec l’axe nord-sud nommé cardo. Cardo signifie « pivot » ou « gond de porte » autour duquel pivote la voûte céleste. C’est à la croisée de ces deux axes que les Romains placent le forum. La rue des Hallebardes embraye le pas à la place Gutenberg. En effet, des hallebardes sont dressées et ornent des façades de leurs piques, le tranchant bien à l’aplomb des nuques piétonnes innocentes.

C’est ce passage au folklore guerrier d’un autre âge qui fait déboucher nos pas vers, en quelque sorte, l’âme des lieux. La rue des Orfèvres, la bien nommée, croise le fer des Hallebardes perpendiculairement et nous aspire tout droit vers le bijoux d’architecture religieuse un peu plus au sud. Mais avant d’en arriver à ces raffinements, nous passons devant la Maison Kammerzell, un vestige préservé de la fin du Moyen Âge.

Cette maison, construite en 1427, affiche sur ses façades boisées un nombre impressionnant de sculptures et bas reliefs. Comme qui dirait, il y a du monde au balcon et l’oeil glouton est littéralement débordé. Le détour de la rue promet une véritable secousse visuelle pour qui s’aventure ici la première fois. Les vestiges romains s’étant fait éradiquer du domaine du visible, si ce n’est le tracé des rues, l’art médiéval, en maître des lieux, affiche crânement ses finesses de boiserie et sa dentelle de pierre. Car le vaisseau anguleux au teint de rouille qui crève la voûte d’ozone derrière Kammerzell, et interdit l’horizon au regard, n’est autre que la cathédrale. A noter que ce coeur de Strasbourg, cathédrale et Maison Kammerzell, est inscrit au patrimoine mondial de l’Humanité.

La « Maison » se refait faire une beauté en 1589, date marquant son aspect définitif. Une autre restauration intervient en 1880. D’ailleurs, c’est depuis celle-ci que le monument abrite un restaurant. À l’extérieur, la façade aligne, à chaque étage, des figures ou motifs différents. Tout y est: les héros anciens, les signes du zodiaque, les cinq sens, des animaux et les vertus théologales.

Malgré la foison de signes, nous sommes a priori plus en présence d’une ornementation d’apparat que de la délivrance d’un message ésotérique crypté. Déception, mais qu’à demi, car après tout, la trouvaille de cette Maison Kammerzell au coin du chemin est un ravissement en soi, et des plus imprévus. Une pansée émue, en cette heure de bretzel fromager matinal, me fait dire que la carte du restaurant sis à l’intérieur, de par la classification de la Maison et son positionnement au centre de l’Europe, doit valoir son quintal de plomb aurifère. In robore fortuna… Mais ne nous égarons pas! L’ouvrage extérieur reste pour le moins phénoménal, notamment l’arrête hyper ouvragée.

© Marc Lebeau

Cet apéritif visuel consommé, cap vers le massif plat de résistance en arrière plan. La question est: quelle peut donc être l’importance d’une cathèdre enchâssée dans un écrin d’architecture aussi flamboyant? Car il s’agit d’une Notre-Dame comme on en voit un peu partout aux quatre coins de France, dédiée à la Vierge, mais de carrure peu commune. C’est l’évêque Arbogast qui est responsable du bâti primitif, englouti par l’édifice gothique que l’on admire aujourd’hui.

L’élancement mégalomane de la flèche impose quotidiennement ses 142 mètres de grès multicolore aux Strasbourgeois écrasés d’histoire. A tel point que la hauteur prodigieuse crée un micro climat à sa base! Un courant d’air vicieux lèche la face nord et accroche les autochtones de ses vortex frisquets. Et de me remémorer le fameux dicton local: « Sympa l’été, bonjour l’angoisse en janvier »!

Ce monolithe du culte impose ses dimensions inévitables aux horizons voisins mais dissimule d’autres grandeurs, finement superposées en une architecture autrement plus insaisissable. L’on se prête à penser aux pauvres fous d’artisans qui, du haut de leurs vies de riens du tout, édentés à 35 ans, se balançaient aux bras de ce titan rouillé en devenir, à des hauteurs de vertige, pour la seule gloire d’Évêques-Prince du haut clergé, aux bedonnantes richesses.  Mais un autre discours, cristallisé en ces murs, parfois même en des recoins inextricables, a franchi les barrières de l’âge et les frontières dites culturelles, car non contente d’exposer sa dentition de grès à la face du monde, notre Mat d’Âme des pierres renferme en son sein foultitude de d’excroissances païennes et symboliques qui débordent du seul christianisme.

Nous attaquons la monstresse de Dieu par sa face nord. En effet, on peut accéder à l’intérieur par une entrée discrète aux lourdes portes de fer forgée. Deux éléments ouvragés dont l’une des deux présente des symboles animaux inclus dans des cercles. Aucune explication ou logique ne s’en dégage a priori, ces inscriptions paraissent pour le moins hermétiques. En fait, cette entrée latérale est un appendice conçu par un fou d’ésotérisme et rajouté en 1908. La première des deux portes, elle, présente les signes du zodiaque, parfaitement reconnaissables.

Les plates bandes dorées en haut et en bas arborent également des motifs relativement incompréhensibles sur fond rouge. A vrai dire, on ne sait pas trop s’il faut n’y voir qu’un simple plaisir d’esthète ou la délivrance d’un message crypté, d’ordre éventuellement alchimique. Mais non loin de ces portes singulières, toujours à l’extérieur, une date est gravée dans le grès: 1515. Banal, mais la graphie interpelle. En y faisant un peu attention on remarque que les deux « 5 » adoptent une forme étrangement analogue à des « S » et les deux « 1 » s’apparentent à des « I » romains. Pour peu qu’on y lise « ISIS », il n’y a pas loin. « IS » (hisse) deux fois pour l’impératrice des cathédrales. Inscription insolite, dont on ne voit pas bien ce que çà vient faire parisis… Hormis peut-être une référence à la Vierge par le biais de la déesse-matrice égyptienne. L’intérieur de la pièce, quant à lui, est décoré de rosaces grimpantes aux motifs tantôt binaire, trinitaires, ou quadruples. Quelques clés de voûte admirables pendent comme des points d’interrogation symboliques. Qu’est-ce donc que cet ensemble de courbures sensuelles? Que signifient ces volutes? Entrent-elles en phase avec « l’esprit » de la cathédrale? L’espace n’est pourtant pas immense. Sur le mur qui sépare de la nef, les yeux qui s’attardent peuvent voir le dessin ancien d’un cercle avec des inscriptions et des mains qui tiennent le Graal en-dessous. Ce graffiti complexe, bien antérieur à 1908, jure presque dans cette fantaisie ésotérique post dix-neuvième.

À l’intérieur, c’est profusion ostentatoire. Contraste, aussi, car l’immensité, suggérée par le volume, la hauteur des arcades et les larges piliers, vibre de concert avec le souci du détail ornemental poussé quasiment à l’échelle du grain de sable.

Le grès et sa tonalité magenta variable  donne l’impression d’arpenter quelque ventre souterrain gargantuesque. Nous voici au cœur d’un monde d’arcs brisés à voussures, où les tubulures des piliers fusent vers les altitudes hors humaines, projetant les yeux dans l’élévation. Ces vagues d’arrondis rythmiques ondulent l’espace d’une telle récurrence de formes, additionnée aux autres éléments de décor, qu’il est peu de dire qu’on est déboussolé. Rien que de la « kolossal finesse », tartinée du sol au plafond.

Prodige du gigantesque et du délicat.

Victor Hugo

Dans la galerie nord, les clés de voûte sont même ornées de visages d’évêques. Probablement les prélats historiques du coin. L’accès au chœur est interdit par un cordon symbolique, mais l’on constate qu’il est surélevé par un escalier, la crypte étant enfouie dessous. Le chœur apparaît, dès la première œillade fouilleuse, plus ancien que le reste car d’aspect moins élaboré. Même si les fresques qui le décorent ne datent que du XIXème siècle, l’architecture est de style roman rhénan du XIIème siècle. C’est un peu le point de départ de la cathédrale. Les bas côtés du transept, quant à eux, sont accessibles. Et comme n’importe quelle partie de ce lieu, l’aile nord est un monument en soi.

D’imposants piliers lisses et cylindriques ponctuent l’espace, la décoration respire plus qu’ailleurs l’or fin et le bois cisaillé par le soucis du détail. Une porte discrète mais largement pourvue en pilastres décoratifs et archivolte moulurée en profondeur, mène très certainement au chœur ou à la crypte. En chemin, on a l’heureuse surprise de croiser des petits retables dont l’ultra finition mériterait un dossier complet pour chacun.

Cette aile nord est connue aussi pour l’imposante Croix de Mission qui trône là, surgissant d’un décor grandeur nature, avec son Christ tout cloué et perclus. Reléguée dans un coin, cette sculpture est indécelable en arrivant, si bien que l’effet de surprise et de découverte fonctionne à plein. Mais comparée à l’ornementation hyper travaillée du bâtiment, qu’il s’agisse des retables chatoyants ou des figures immortalisées dans le grès, on ne peut pas dire que cette grosse oeuvre grisâtre soit des plus heureuse. Mais elle existe et a au moins le mérite du gigantisme. Cette Croix de Mission a une histoire (récente) et traduit les turpitudes du premier quart du XIXème siècle, en proie aux évolutions de conscience et de moeurs. Le fait qu’elle soit masquée par ce choix d’emplacement, et visible que si vraiment on va à sa rencontre, traduit peut-être, hormis le fait qu’il n’y avait probablement guère d’autre place, un certain embarras à exposer une sculpture un peu terne au milieu de la flamboyance gothique raffinée à l’extrême, presque aérienne. Tout cela mélangé à une obligation morale de conservation, tout à fait compréhensible d’ailleurs.

L’aile nord recèle une autre petite surprise en coin: un orgue.

De facture cubique et dépouillée, a priori plutôt fin XIXème, si ce n’est début XXème, il intercale maigrement sa sobriété entre deux piliers, sous une arcade. Plutôt esseulé et discret, on peut également passer à côté si on ne se donne pas la peine d’aller jusqu’au transept nord.

L’aile sud du transept, quant à elle, est tout autant un spectacle. Deux éléments incontournables à ne pas rater: l’horloge astronomique et le pilier des anges. Sis plus ou moins au milieu de l’espace, ce pilier parle du Jugement Dernier.

Les 12 personnages de la statuaire suivent la hiérarchie céleste: les quatre évangélistes évoluent à la base, suivent quatre anges sonneurs de trompette au-dessus, puis trois anges porteurs des instruments de la Passion à l’étage supérieur, puis le Christ sur un trône au sommet. Cette oeuvre étonnante a été exécutée vers les années 1230. L’architecte en est inconnu mais on est sûrs maintenant qu’il ne peut s’agir d’Erwin von Steinbach, une célébrité d’architecte qui a participé à l’édification de la cathédrale, parmi d’autres et dont le nom est passé à la postérité dans toute l’Alsace, plus que les autres. Toujours est-il que ce pilier des anges est considéré, à raison, comme un fleuron de l’art gothique. Car il n’est pas seulement question d’ornementation: ses 18 mètres de haut soutiennent tout le poids de la voûte du transept sud. De plus, une étrange particularité accompagne le côtoie. Non loin, dans l’ombre, accoudé à une balustrade de la paroi et sculpté un peu en hauteur, un homme de pierre fixe ce pilier. On ne sait pourquoi il est là et ce qu’il peut représenter, hormis quelque sympathique légende.

Le deuxième élément est la fameuse horloge astronomique et son comput ecclésiastique qui prend en compte la mobilité de la date de Pâques. Elle indique, en plus de l’heure, le jour, la semaine, le mois, la saison, l’emplacement du soleil, de la lune et des constellations. A midi, Jésus Christ se réveille et bénit les douze apôtres qui défilent devant lui. Un vrai chef d’oeuvre de technicité alliée à un grand sens esthétique tout alsacien, au service de la vie religieuse. On doit cet élément à l’ingénieur strasbourgeois Jean-Baptiste Schwilgué. Citons-le, son ouvrage est grandiose.

La visite des deux ailes du transept, même sommaire, s’avère donc visuellement très riche. Chargée, pourrait-on dire, mais sans surcharge. D’un point de vue chronologique, le choeur est le plus ancien, suivi de la nef puis de la grande ogive de l’entrée.

Comme toute Notre Dame qui se respecte, celle de Strasbourg est, comme on peut l’imaginer, fortement pourvue en vitraux, même si ce ne sont pas eux que l’on remarque de prime abord. L’étagement de ces tapisseries translucides aux irisations colorées témoigne des différentes époques de construction de l’édifice. Ceux du transept datent de la fin du XIIème siècle, et dans la nef, ceux du premier étage remontent au XIIIème, quand ceux du rez-de-chaussée datent du XIVème. Au vertige des espaces et des hauteurs s’ajoute donc la coulée temporelle. L’Esprit et la cohérence du sacré nous contemplent du haut des siècles, comme cet observateur de pierre enraciné près du pilier des anges. Mais, tout autant que la grandeur, les détails ont ici une importance de premier plan. Le haut degré de finition force implicitement la curiosité des plus chirurgicales. Et, quand bien même le spirituel est porté par l’élévation architecturale, c’est au plus près du sol que notre regard s’arrête, aux portes même de l’aile sud du transept. Ainsi, en fouillant recoins et encoignures, nous débusquons d’insolites entités, aux biens étranges allures. Qu’est-ce donc que cette figure mal remplumée, taillé à même le grès, esseulée près d’un pilier? Le gardien du transept sud? Nous observons nettement des yeux inclus dans ce qui semble être une tête. Animale. Stylisée, bien sûr, mais tout laisse à penser que l’on croise le regard globuleux d’une chouette.

Symbole de Sagesse chez les Grecs, en lien avec Athéna, la chouette devient le symbole même de la ville d’Athènes. Les Romains y ajoutent le côté nocturne et l’associent aux sorcières, iconographie reprise et amplifiée au Moyen Âge. À cette époque, il peut arriver de voir la dépouille du rapace clouée aux portes en signe de conjuration des mauvais esprits ou du mauvais sort. Capable, dit-on, de prévoir une mort ou une naissance prochaine, elle est un intermédiaire entre les deux mondes. Donc symbole de médiumnité. De clairvoyance aussi, du fait de sa vision nocturne. Une double vision qui perce la nuit des apparences. Symbole des connaissances « voilées », ésotériques, messagère de la nuit, compagne de la lune, des arbres et des ruines, que vient donc faire ici cet oiseau de paganisme ancien?  Question fioritures, cette sculpture est dépouillée. Pas de chichis: ligne claire, tracé sobre et régulier. Une ornementation d’inspiration… « égyptienne »? Maybe… Nous repensons alors, en rebond logique, au mystérieux 1515/ISIS de l’entrée nord.  La présence, en filigrane du vernis chrétien, de clins d’œil à un concept de déesse mère, « matricielle », revient au galop avec son arrière goût de terre fraîche et de bousin. Tout cela dégage un petit parfum très « chtonien ». Le site sur lequel se dresse la cathédrale renferme-t-il quelque secret ? Car certains piliers de la nef ne sont pas ornés que de petits Jésus !

En effet, pendant que le Fils de l’Homme joue les messies, le beau séant au frais dans son trône tout en haut du pilier, au balcon du troisième, certains galériens de surface, misérables, laborieux et anonymes, soutiennent mordicus les considérables embases de Notre Dame. Exit les petits Jésus propulsés au sommet des piliers de la gloire ad vitam aeternam, voici les petits Atlas écrasés de piété, attelés comme des boeufs ou de braves Percherons de la chrétienté. Leurs omoplates souffrent en silence pendant que leur face lèche le sol. Ils remplissent leur mission de pilotis invisibles. Ils sont l’âme des piliers et des pierres angulaires sur lesquelles reposent des royaumes entiers, ils sont les élémentaux du prestige. On observe le motif floral derrière le personnage. On ne sait pas bien ce qu’il fait là. Décoration, ou sens caché? Rapport à l’homme vert? Que de questions qui dardent l’intellect de leurs rayons frustrants!

Mais, bientôt, d’autres représentations végétales se font jour, à force de curiosité rivée au sol.

Un massif de feuilles discret paraît soutenir ce pilier. Mais… Le soutien-t-il ou, a contrario, en reçoit-il les substantifiques bienfaits? Bienfaits d’ordre magnétique ou vibratoire, car nous constatons que ces feuilles sont dressées vers le haut et paraissent onduler sous l’effet d’une « influence extérieure ». Le dessin est très net. Sont-ce des feuilles énervées? Cela semble un peu idiot… Sont-elles placées sur un courant dit « tellurique »? N’est-ce qu’une représentation stylisée, symbolique, imagée, ou ce bas-relief indique-t-il l’emplacement réel d’un champ de force en lieu et place du pilier?

Ci-dessus, une autre base de colonne, perdue quelque part ailleurs dans ce grand vaisseau d’entre les mondes. Cette fois, non plus qu’un homme courbé ou un paquet de feuilles électrisées, place au règne animal. Enfin… Sous les aspects d’un chat fou ou stressé du bulbe vu de loin, nous devinons plutôt une vouivre. L’aspect « hérissé » de la dorsale ainsi que les quelques plis de peau finement rendus, suggèrent le même effet « vibrant » que la gravure du massif de feuilles. D’ailleurs l’élément végétal est toujours présent.

La vouivre, sur fond de feuilles, insinue son museau sur d’autres embases. Par contre, la disposition de ces sculptures raz de plancher, peu ordinaires, paraît n’obéir à aucune logique d’ensemble. Il serait sûrement instructif de relever la position de chacun de ces éléments sur un plan au sol de la cathédrale afin de mieux en visualiser la structure générale. Le message, s’il en est un, a un peu de mal à émerger mais il est toujours utile de préciser que la vouivre est un symbole fort de l’énergie de vie, qu’elle soit d’ordre métaphysique ou plus physique, à savoir, comme nous le pressentons ici, tellurique. Un genre de « courant » qui circulerait d’un individu à l’autre. Qu’elle soit inspiration créatrice ou magnétisme thérapeutique, entre autres, elle renvoie toujours à une idée de mouvement. Donc de situation évolutive, donc de vie. La feuille, quant à elle, pourrait évoquer une notion de fécondité, d’épanouissement, de floraison, de bienfait nourricier ou guérissant pour qui sait canaliser la force brute de la vouivre.

Remarquables de finition, pas une de ces représentations n’est identique. Certaines vouivres, à défaut d’être hérissées par la douche vibratoire, se mordent une patte, en signe d’énergie canalisée. La cathédrale tournerait-elle en circuit fermé? L’empilement architectural a-t-il été posé sur une zone particulière pour en canaliser les effets bénéfiques? Ou pour les amplifier? Aucune réponse claire à nos questions quant à ces oeuvres en sourdine balancées au sein de l’Oeuvre mais ces signes, plutôt nombreux même s’ils restent en arrière plan, communiquent un tapis d’information alternatif, comme une deuxième peau.

D’autres charmants dragons, en doublon, se mordent les pattes ou la queue en un mouvement giratoire inverse. Ils évoquent des forces centrifuges, des formes, voire des ondes de forme spiralées. Énergie cyclique qui part d’un point central concentré et arrose son environnement direct en s’éparpillant. Chaque zone ainsi nourrie devenant elle-même source. Une vraie fontaine de jouvence. Ces colonnes de la nef seraient donc des points d’acupuncture telluriques? La facture de ces bas-reliefs apparaît ancienne, concordant avec le Moyen Âge. Il ne saurait s’agir d’une imposture XIXème façon ésotériste de salon.

Certains piliers, par contre, sont dénués de gravures de ce type. Ainsi, après avoir débusqué ces vilaines bêtes enchaînées au sol et à la poussière, le regard est guidé de nouveau vers les hauteurs arquées. Et notamment les vitraux. Et notamment un vitrail au sud ouest de la nef.  Bazardé au milieu de fresques religieuses abondamment pourvues en personnages colorés et scènes épiques, il dévoile quelque étrangeté harmonieusement glissée.

Ainsi, coincé entre le feuilleton du bas et le panneau sommital, Coincé entre le feuilleton du bas et le panneau sommital, nous distinguons un cercle pourvu d’un point rouge en son centre d’où émanent des rayons lumineux pour le moins insolites. Le fait qu’ils soient courbes et peu espacés suggère le mouvement. Sensation visuelle, immédiate, physique, évidente, en dehors de toute construction de pensée rationnelle ou d’interprétation religieuse. Que vient donc faire ce rotor et ses pales dorées sur un vitrail de lieu saint ?  Mystère… Aussi épais que les teintes chatoient. L’on pourrait pavoiser sur la forme même du vitrail… L’invention du ventilateur étant bien plus proche de notre époque, ce dessin est suffisamment remarquable pour être signalé. D’autant plus qu’il est doublé d’une seconde roue, plus petite, mais dont le dessin des rayons, de même nature, tournoie en sens inverse. C’est juste à gauche, un peu plus haut, coincé en périphérie de vitrail.  Ces deux dynamiques semblent alimenter une réciprocité. Peut-être s’emboitent-elles comme un savant engrenage et assurent-elles la cohésion d’un tout. Alors, de quoi nous parle-t-on ? Des rouages quantiques de la grande mécanique céleste ou de mouvements plus terrestres ?

Car des rosaces ou des vitraux en cercle, la cathédrale en compte une foultitude non négligeable, à commencer par celle de l’entrée ouest.

À l’extérieur, l’ornementation gothique de la façade est plaquée sur un bâti plus ancien. Chronologiquement, cette partie ouest est la plus récente. Les sculptures, bas reliefs ou encore les arcades font l’effet d’une surimpression, à la manière de la marqueterie sur un meuble en bois ou une couche de dentelle brodée sur un tissu. Surajoutés au corps du monument et soutenus par une jeu de barres de fer, ils font palpiter le bâtiment de leur charge sémiotique.

Cette étrange impression témoigne des époques successives qu’a traversé la cathédrale lors de sa construction, de la première pierre à la dernière touche de surfinition. Comme l’a si bien ressenti Hugo, de toutes parts dans le monument, quelque soit l’endroit et le point de vue, les murs chuchotent mille significations et offrent aux yeux les nuances de détails en complément du panorama de l’ensemble. Comme si la cathédrale avait été conçue avec le souci de pouvoir être embrassée d’un seul regard autant qu’auscultée à la loupe.

Accompagnant les rosaces et autres motifs étoilés, trois statues équestres de rois de France trônent sur cette façade ouest: Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg, tous trois maîtres de l’Alsace à une époque. Louis XIV, en Grand Mégalomane solaire et fumant, a fait rajouter une statue de SON Auguste personne aux côtés des autres après SA reprise en main de l’Alsace. En ce qui concerne le Dagobert, il s’agit a priori du premier et non de Dagobert II, aussi surnommé Saint Dagobert. En ce qui concerne les éléments décoratifs, l’abstrait des rosaces ou des voûtes ogivales dispute la vedette aux figures animales. Car en terme d’animaux, on peut dire qu’on en voit de toutes les couleurs, dans des endroits relevant parfois de l’infiniment petit.

Les écoinçons, ces petites figures sculptées qui emplissent les coins d’arcades jugées trop vides, sont pléthore. Ils représentent, en général, des animaux.
Ici, pas de place pour le vide, l’ouvrage est tellement fin qu’ils faut savoir prendre le temps de l’observation. La patience et les jumelles sont les meilleures alliées.

Outre la chouette aux lignes étonnamment épurées rencontrée au détour de l’aile sud du transept, se croisent allègrement dans cette arche de Noé des sangliers, des oiseaux, des chiens, parfois même des singes comme celui qui chapeaute une entrée de la façade sud.

Un bien singulier veilleur regardant vers le sud-est, armé d’un sabre et d’un bouclier semble garder, si ce n’est protéger, l’entrée. Le motif qui ressort du bouclier fait penser à un trident qui aurait perdu sa dent de gauche. D’ailleurs, cet être fantasmagorique est un hybride: il n’a de simiesque que la tête et les mains, le reste du corps étant couvert d’écailles. Trident, écailles, cela rappelle les Mérovingiens… Les pieds de ce singe sont des sabots de cochons/sangliers et sa queue, de type reptilien, fait plus penser à une vouivre ou un dragon qu’à celle d’un macaque ou autre. Plantées au sommet de l’hélice à trois branches, les écailles trônent, serpent de vie à tête de singe. Doit-on voir dans ces écailles un clin d’oeil à la dynastie mérovingienne? Mérovée, fils adoptif du général romain Aetius, devenu roi suite au barrage des Huns par une coalition franco-romano-germaine, ne laisse pourtant pas beaucoup de traces historiques. Après avoir stoppé le fléau de Dieu « équinoporté », cette tête brûlée nommée Attila, Aetius aurait concédé une zone de la Gaule belgique à Mérovée qui a ensuite fondé la dynastie mérovingienne. La légende, elle, raconte que la mère de Mérovée aurait eu la bonne idée d’être fécondée par une créature marine, au cours d’un bain de mer apparemment très tonique. D’où le qualificatif d’homme-poisson souvent attribué à Mérovée et ce symbole récurrent des écailles pour désigner les Mérovingiens, notamment sur les pierres sculptées. Les pilastres qui soutiennent les chapiteaux en pointe autour de ce brave singe guerrier font penser à l’ordre corinthien vu de loin mais s’avèrent finalement un peu différents lorsqu’on les examine à la loupe. En effet, on pourrait les qualifier de corinthien « feuillu » à la mode gothique. L’élément végétal reste donc très présent, imprégnant ce lieu de culte jusque dans ses moindres fioritures ornementales.

Autres replis garnis rencontrés au détour d’un escalier tortueux, les gravures vouivresques furtives nous accompagnent et murmurent à nos curiosités débridées lors de l’ascension de la tour.

Tout comme les sculptures à la base de certains piliers de la nef, les queues ondulées ou vibrantes expriment fortement l’idée de mouvement, de croissance. L’animal, qui s’élance depuis un coin de mur, pousse, ou fait pousser, une plante vers les hauteurs. La vouivre, énergie de vie?

© Marc Lebeau

Cette présence animale abonde, de l’infiniment petit des écoinçons jusqu’à la statuaire en à-pic. Animal, végétal, harmoniques répétées des géométries et des entrelacs… En filigrane de la doxa religieuse, cette cathédrale rend hommage à des forces plus naturelles. Les représentations nombreuses en font foi. Elles submergent l’oeil par une mer de détails. Peut-on parler d’un culte caché en vogue dans la région de Strasbourg, faisant référence à des entités ou concepts plus primordiaux? Ou bien ne sont-ce juste que des références à des notions universelles, du même genre que celles véhiculées par d’autres cathédrales type Chartres, Amiens ou Paris? Cathédrales où l’on trouve beaucoup de traces ésotériques, en clin d’oeil à des savoirs plus anciens. Des histoires de réalignement via des labyrinthes ou des vitraux alchimiques à Chartres, de philosophie du Grand Oeuvre à Paris ou encore de formes pythagoriciennes à Amiens. (1).

Peut-être y-a-t-il simplement une idée de complémentarité entre la terre-mère bien physique et le Christ-Spiritus… Comme si l’on pointait du doigt le fait qu’en ne vouant un culte qu’à la partie Esprit, on aurait trop oublié les réalités physiques, corporelles, hors intellect.

© Marc Lebeau

Sur l’une des voûtes du porche d’entrée principal, nous retrouvons les animaux-totems du zodiaque qui prennent place chacun sous un saint. Ils sont sculptés dans des espaces restreints sans pour autant éluder les détails. Ils semblent « sous-titrer » chacune des figures qu’ils soutiennent. Les bas reliefs des arcades gothiques juste en-dessous saisissent l’oeil également par leur jusqu’au-boutisme ornemental.

Le regard et l’émotion esthétique du visiteur sont sevrés. Tout comme à l’intérieur, où nous croisons la route d’une des stars du lieu: le grand orgue de la nef.

Exit le cube sombre de l’aile nord du transept, muré dans son ascèse esthétique. Ici c’est le haut du panier, le grand art qui se montre et fait savoir qu’il est là, c’est le baroque qui explose et éclabousse tout autour, c’est la facture alsacienne d’orgues à traction mécanique dans son époque la plus flamboyante avec tout son chambard décoratif de dorures, de couleurs vives, de placages finement rabotés et sa symétrie axiale. Ici, c’est l’orgue-majesté, les mélodies solaires pour les grands de ce monde, voyez…

Riveté en hauteur, suspendu juste au-dessus d’une travée de la nef, ce beau bébé apparaît d’autant plus colossal, malgré son dessin profilé. L’échancrure du bas fait même office de clé de voûte pendante à l’arc brisé. L’organiste aux commandes d’un tel engin doit littéralement se gaver de grands espaces sonores et ajouter ponctuellement une dimension vibrante au volume architectural hors normes. Mais nous ne l’entendrons malheureusement pas sonner.

La figure qui scelle cet instrument cyclopéen est Samson chevauchant ou maîtrisant un lion. Difficile de se prononcer quand c’est vu de si bas. Mais la nef recèle un autre trésor d’artisanat vers lequel nous nous rabattons, plus à hauteur d’homme: la Crucifixion.

Il s’agit de la mise en croix de notre Bon vieux Sauveur le Christ, dépeinte à la façon du gothique flamboyant. Les bas reliefs sont plaqués sur la chaire de Geiler. À l’image de tout le reste, la sensation d’art total s’impose. Mais cette fois c’est tellement dense en motifs, qu’on est contraint à l’arrêt. C’en est trop pour les yeux. La pierre n’est plus que dentelle et les panneaux déploient des fleurs d’entrelacs et de géométries imbriquées. D’illustres inconnus en majesté et aux cheveux ondulés sont drapés dans leur dimension mythique et leurs toges plissées. Ils sont accompagnés parfois de personnages encore plus petits sis dans des genres de mini alcôves! Il y a deux « étages ». Sur celui du dessus, les personnages sont surmontés de dais aux formes impossibles, alors que des frises de branchages s’entremêlent au niveau du dessous. Ainsi, les faces de la chaire de Geiler offrent un spectacle de scènes « tournantes », comme un panoramique de grès, dont le point d’orgue, si l’on peut dire, est le Messie. Le Christ fait face au sud. L’on dit que pile en face, sur le flanc sud de la nef, un petit vitrail du XIXème siècle laisse passer le fameux rayon vert. À travers le pied de Judas, s’il vous plaît! À peu près au moment de l’équinoxe de printemps et d’automne, le rayon vient éclairer la tête du Christ et remonte en éclairant successivement différentes parties de la chaire. Apparemment, ce phénomène à l’air très récent (deuxième moitié du XXème siècle) et relèverait du pur hasard. Il serait lié à la pose de nouveaux vitraux sur la façade sud. Voilà pour la théorie officielle. Même si cette explication paraît avérée, à défaut peut-être d’être réellement approfondie, on note tout de même que la couleur verte revêt foule de symboles, dont celle de la Connaissance. Connaissance de l’univers contenue dans l’Émeraude des Sages, tombée du front de Lucifer, le Porteur de Lumière, lors de sa Chute.

Loin de chuter, ce sont les parois molletonnées du ciel que nous gravissons maintenant. Azurément, l’ascension s’avère tout aussi riche en surprises. Foule de détails se dévoilent, sculptés ou gravés sur des sous pentes de toits, sur des pans de murs ou dissimulés sous des arcades. Ici, la malice fuse dans tous les coins, s’infiltre par toutes les ouvertures possibles, sollicite le regard à chaque instant.

En cours d’escalade, coincés entre deux pitons gothiques flamboyant, nous interceptons une statue de Dagobert II, diplôme en main. Datant de 1891, elle est posée dans le renfoncement d’une alcôve ogivale. Cette représentation du saint roi est très peu visible du sol, si ce n’est pas du tout. Ce sont les meurtrières de l’escalier de la tour qui veulent bien nous la dévoiler en entier, étage après étage.

Nos bon rois, canonisés par le rite officiel, sont donc immortalisés dans le grès, mais, comme nous l’avons vu plus bas, les éléments folkloriques ne sont jamais très loin. Ainsi, nous retrouvons notre accompagnateur silencieux, l’homme vert. Nous croisons sa présence, lovée au coeur de formes circulaires diverses ou rosaces.

Tout comme dans le vieux Strasbourg, les sylphes sont légion dans la cathédrale.

C’est au sommet de la tour que nous débouchons sur un espace praticable, la plateforme, offrant un point de vue central et quasiment à 360 degrés sur la ville. Nous y repérons les différents quartiers. Appuyés sur les balustrades en grès sculpté, nous remarquons des hommes verts, encore eux, en médaillon, perdus dans les ornementations. Ils nous accueillent de leur hilarité de pierre, silencieuse et joviale. Hommes verts mais aussi triskells composent ce petit peuple minéral. La triskell est, en général, attribuée à la tradition celte et adoptée par les mouvements druidiques à la fin du XIXème siècle seulement. Si elle a été adoptée à cette époque, c’est qu’elle préexistait déjà, nous en avons la preuve sous les yeux. Symbole trinitaire probablement très ancien, elle apparaît dans diverses régions et civilisations comme chez les Grecs, en Sicile ou encore chez nos braves ancêtres siffleurs de cervoise, les Gaulois.

© Anne de Varax

Toits aux formes élancées et garnis de fenêtres perchées en hauteur, couleurs des tuiles, frontons triangulaires, plus arrondis ou encore à « degrés », arcades massives de certains rez-de chaussée, etc… Du haut du corsage de Notre Dame, Strasbourg dévoile nettement ses zones germaniques.

© Marc Lebeau

C’est de cette plateforme que s’élève un autre genre de toit, plus ancien et dédié au culte: la flèche de Notre Dame, une des parties conçue et édifiée par l’architecte Erwin de Steinbach. C’est un gros corps creux et polygonal flanqué de tourelles où, comme partout ailleurs, le mastoc et le raffinement se tiennent la barbichette et poursuivent une guerre harmonieuse. La statuaire est artistement ciselée et le toit présente de fines colonnettes quasiment jusqu’à la pointe extrême. C’est par cet élancement final de grès que, tel un Empire State Building avant l’heure, la cathédrale plonge ses finesses de rouille acérées dans le ventre azur du ciel, vers les hauteurs. Mais la base de la flèche n’est pas en reste, elle dévoile assez vite au visiteur sa touche « perso », comme un genre de signature.

Des plaques habillent les parois. Elles regorgent de petites notes qui chuchotent ou aux oreilles de la postérité, combien le jour fut beau ou misérable, combien l’époque fut troublée ou arrosée à la bonne grosse bière allemande au houblon sans OGM. Étalant un monde d’inscriptions et d’anecdotes en sourdine, les murs arborent ces panoplies à hauteur d’homme comme pourrait le faire une boutique de souvenirs. Des gens d’origines et d’époques variées sont venus ici imprimer leur dédicace à Notre Dame dans la pierre de sa chair. Les horizons se télescopent, les époques se chevauchent. Certains mots s’incluent proprement dans les cadres alors que d’autres sont jetés au gré d’un cafouillage désordonné, comme s’ils avaient été crachés d’un jet. Mais ils sont en général datés et signés. La graphie de certains chiffres attire l’attention, les symboles utilisés pour certaines signatures s’avèrent étranges, comme cette clé de 1757 laissée en fin de message.

© Marc Lebeau

La base de la flèche est pour ainsi dire tapissée de ces signes du passé. Certaines graphies, un brin fantasques, sont à peine lisibles, d’autres un peu plus effacées, d’autres encore plus proches du graffiti.

Après quelques déchiffrages fastidieux, c’est en passant sous la flèche creuse que nous redescendons. Cette dégringolade par la face nord est tout aussi riche en trouvailles visuelles discrètes que l’a été la montée aux cieux par le versant sud. L’on découvre une foule de trésors dessinés au gré de la construction et enfouis dans l’oubli des endroits impossibles, totalement invisibles du plancher des vaches. Ainsi nous rencontrons une rosace au centre de laquelle est insérée une plaque gravée…

© Marc Lebeau

Ces motifs sont cachés entre deux niveaux, à l’aplomb du vide, visibles seulement de l’escalier qui parcoure la tour nord. L’emplacement paraît tellement abscons qu’il provoque l’hilarité dans un premier temps, mais amène le questionnement inévitable: quel intérêt y’avait-il à graver un message que, hormis le graveur, ses commanditaires, et le chapitre en promenade de temps à autre, personne ne pourrait lire, ni admirer du sol? Car même de l’escalier, on ne voit pas forcément le message gravé.

On remarque la tête de singe hurleur à droite avec sa bonhomie criarde, une des nombreuses notes en mode majeur de cette vaste symphonie animale second degré. Des éléments de ce type sont dissimulés absolument n’importe où, en soutien symbolique de pilastres à large embase ou sur des bouts de pente de fin de toit. Faut-il y voir un message caché ou sont-ce de simples signatures d’artistes anonymes, lancées au vide comme un défi?

Le parcours de visite nous fait donc redescendre sur terre par le flanc nord. C’est en bas que nous découvrons une frise à peine croyable, logée dans un creux longiligne, juste au-dessus de l’arcade d’un vitrail. Cette frise, qui est tout autant une fresque, est, elle aussi, peuplée d’animaux et de créatures fabuleuses.

Les clins d’oeil sont évidemment symboliques ou second degré et il est utile de connaître l’histoire des mérovingiens, de l’Alsace ou de Strasbourg pour en faire une lecture compréhensible.

Dans le désordre nous y distinguons un ours, un lion, une tour, une baleine, probablement un taureau en tous cas un bovin, un oiseau qui nourrit ses petits avec sa propre chair (çà sent le pélican), etc…

L’on pense immédiatement à la vie et surtout l’assassinat de Dagobert II le 23 décembre 679 lors d’une partie de chasse dans la forêt de Woëvre, près de Stenay, ville alors désignée comme capitale du royaume d’Austrasie par Dagobert II. Un assassinat comme il était de coutume ce temps là, lorsqu’un roi ou un dirigeant devenait gênant, probablement fomenté par son maire de Palais, Pépin de Herstal, genre de premier ministre de l’époque. Peut-être cette frise fait elle aussi allusion au miracle qui s’est produit pendant le règne de Dagobert II: lors d’une chasse en forêt, le fils du roi, Sigebert IV, se fait charger par un énorme sanglier et meurt de sa chute. Un peu plus tard, le fameux évêque mythique de Strasbourg, Arbogast, ressuscite le prince.

D’ailleurs, l’on distingue sur le côté sud de la frise, à droite de celle-ci, une scène comportant un ou deux sangliers. Un homme semble se préparer à la lutte avec l’animal auquel il fait front, armé d’un bâton (pas trop rassuré quand même, le monsieur…). Bon courage à lui. En arrière-plan nous distinguons un ou deux arbres sculptés signifiant un environnement forestier. Peut-être aussi un clin d’oeil aux corporations « forestières » de l’époque de l’édification de la cathédrale…

De la même manière, le fragment de la frise mettant en scène un homme avec un pied dans la gueule d’une baleine renvoie très certainement à l’exil outre Manche de Dagobert II. Le Maire de Palais Grimoald après s’être débarrassé du père de Dagobert II, Sigebert III, place sur le trône d’Austrasie son propre fils, Childebert. Dans la foulée, il fait tonsurer Dagobert II encore jeune pour le priver de son droit de succession. Parce qu’un Mérovingien privé de sa tignasse abondante, c’est un peu comme pour Samson. Dagobert II, aidé de l’évêque de Poitiers, se réfugie dans un monastère en Irlande. Retrouvé plus tard par l’évêque Wilfrid d’York, ou Saint Wilfrid, il revient en Austrasie en 674 pour reprendre son trône. Sur la frise, on remarque que l’homme qui fait le grand écart entre la tour et la baleine a le crâne rasé. Ici aussi, le degré de finition force le respect.

Ainsi, pour qui laisse s’accrocher son regard aux murs et qui sait décoder les signes et symboles à l’aide des clés historiques, les cathédrales sont de véritables livres ouverts, marquées ad vitam aeternam par les légendes ou récits qui se sont colportés jusqu’à notre époque, de génération en génération.

Le portail sud est, de même, riche en ornementations et en petites histoires. Notamment avec le calice et la croix, et cette femme aux yeux bandés tenant une lance rompue. C’est de ce côté que nous pouvons contempler, à droite des deux portes d’entrée en bois et adossée au mur perpendiculaire, une statue à l’effigie d’Erwin von Steinbach. On distingue, non loin de la statue de von Steinbach, des graffitis de vouivres tailladés à même le grès. L’ouvrage étonne et détonne tant il paraît sommaire.

A priori, ces gravures sont d’époque. Donc jusqu’au bout de ses angles et sous toutes ses formes, dans tous les azimuts et de toutes les tailles, les signes exhibent l’indicible, la double parole transparaît en spires, le club fermé des dragons/vouivres louvoie entre les rois et peuple ce beau monde d’un réseau symbolique finement organique. Il en dessine une partie du corpus pour en compléter l’âme, comme un contrepoint omniprésent au paquetage psycho-liturgique de base. La plaine d’Alsace étant une zone géologique à fleur d’eau où les nappes phréatiques murmurent aux bras noueux de l’Ill et manifestent leur présence à la moindre pluie qui dure, il est permis de se demander à juste titre si, des fois, il n’y aurait pas comme un rapport. Ces gargouilles de tous gabarits, facétieuses en diable, se gaussant de nos questionnements poussifs et de nos visions écourtées aux poncifs, nous rappellent à chaque instant, du fond de leur malice bondissante, que cette imposante maison du Christos/Ichtus s’élève sur un sol « liquide », donc potentiellement chargé en « informations ». Sinon, autant dessiner des sardines, çà va plus vite! Comme nous l’exposent, entre autres, les expérimentations de Masaru Emoto au Japon (2) et les recherches novatrices, même si encore très contestées, de feu Jacques Benveniste en France, indépendamment de ce que certains scientifiques peuvent penser du personnage, nous admettons un peu mieux aujourd’hui que l’eau possède des capacités de mémoire de forme, de mémoire des propriétés de certains principes dilués en elle, même plusieurs fois, ou de mémoire d’informations, directement influencée par nos états d’âmes ou les frasques de nos émois. Comme si les formes mêmes imprimaient des traces plus subtiles dans l’air et l’eau et canalisaient ainsi les vagues ondulatoires en un ressac perçu inconsciemment. Par le jeu des interdépendances, une eau chargée d’ondes régulières, c’est-à-dire apaisées, peut avoir pour effet de « réaligner », de régénérer. A priori dans un lieu de culte, aire paisible aux bouffées calmes, où l’esprit se détache des turpitudes de la vie et se « recharge » sous les formes d’arc, les prières peuvent s’avérer bénéfiques pour soi et les autres. Mais les cathédrales vedettes de l’ogival ayant accédé au sacro-saint statut de boulevards à touristes aujourd’hui, il convient de prendre garde au fleuve d’autochtones charriant ses excréments magnétiques du jour, aux promeneurs en goguette qui flambent au flash les flamboiements de l’art goth, à l’essaim de messages téléphoniques expédiés texto dans des galaxies de commentaires sans fin, entrechoquant leurs pauvreté SMS sur les saints statufiés dans la gloire, ou encore aux pleurnichards chroniques que se doit de rasséréner Notre Sauveur chaque jour que son père fait. Il se peut qu’au chœur des parasitages, il y ait risque de brouillage. Toujours est-il que les bas reliefs « clandestins », bardés de bestiaires magiques et de géométries à entrelacs, fignolés à l’or des patiences d’ange, nous racontent qu’au Moyen Âge, les architectes et les confréries de métiers possédaient une connaissance aigue des réalités géodynamiques afin de construire… dans toute l’essence du terme.

Ci-dessus, une des deux têtes de vouivre en bronze fixées à chaque extrémité de la façade ouest, à hauteur d’homme. Elles servent de mire pour vérifier l’alignement des murs. Le deuxième visage de la cathédrale.

II – Les touristes et l’Arche retrouvée.

Après un sympathique repas « en famille » dans une brasserie discrète mais courue du tout Strasbourg que l’on a eu plaisir à découvrir (on nous prend pas pour des billes, c’est bien), où copain loup se pourlécha abondamment d’une spécialité au fromage frais et au fromage, direction une commune voisine nommée Bindernheim. ici, plus rien à voir avec l’agglomération tentaculaire et européiste avec gare sous verre, place à la rase campagne semi innondée, aux corbeaux tournoyants et larges comme mon bras est long et aux rues clairsemées, pour ne pas dire vides. Vite, car en ces jours d’hiver, dieu soleil se fait harponner presto par l’horizon glouton. En fait, la visite concerne un point très précis: l’église du village.

Prestement débarqués de notre mange pétrole à roulettes, type de véhicule et d’énergie à but lucratif imposés à la grande masse dite consentante par choix, nous plantons sans tarder nos regards inquisiteurs dans les interstices de cet édifice. Quelques ouvertures sur le clocher, une série de vitraux de facture sobre, un style globalement germanique, bref! Hormis le sympathique résidu de déco de Noël à la dérive au-dessus de l’entrée principale (à l’ouest), les formes épurées de l’architecture et l’aspect rêche des murs blanc de blanc ne promettent rien de bien excitant. Le contraste avec les enchevêtrements complexes de la cathédrale vue ce matin est vertigineux mais pourtant c’est bien souvent dans des lieux d’apparence quelconque que l’on dégote de sacré trouvailles, du moins des indices d’importance. Et c’est le cas ici, à l’intérieur. Sinon, on aurait pas quitté le restau. Restaurée en 1740, l’aspect architectural, en plus d’être dépouillé, paraît plutôt récent. A noter que cette église est placée sous le vocable de Saint Ulrich, très populaire en Alsace, mais toujours après Saint Nicolas.

La sobriété intérieure embraye le pas à celle de l’extérieur, sur fond de murs blancs. Rien que de très classique même si les deux cadres en bois ouvragé au fond de la nef tapent dans l’oeil.

Adossés au mur de part et d’autre de l’ouverture qui donne sur le choeur, ces cadres exposent chacun un tableau. Malheureusement, celui de droite est masqué par un groupuscule de sapins rebelles retranchés dans le coin. Des rescapés de l’hécatombe arboricole de Noël, sans doute. Malgré cette escouade végétale trublione, nous pouvons admirer le tableau de gauche, plutôt singulier. Il représente la Vierge tenant un lys dans sa main droite.

© Marc Lebeau

La couleur blanche du lys symbolise l’amour chaste, céleste ou divin. Il évoque une notion de pureté. La fleur relaie la blancheur de la robe de la Vierge. Affublée d’une toge bleue en pardessus, celle-ci se dresse sur un globe de même couleur, écrasant la tête du serpent biblique du pied droit, s’appuyant du pied gauche sur un mince croissant de lune. La Vierge nous montre donc ses deux attributs: le Lys et la lune. La lune car elle peut être la continuité chrétienne de Diane/Artémis/Isis en tant que déesse-mère. Le serpent, à la tête étrangement peu reptilienne, accuse le coup et ne trouve rien de mieux à faire que de s’enrouler autour du globe émergé, son royaume, sa « sphère basse », qui surgit d’un tas de nuages sombres et lourds. Le haut du ciel, plus clair et dégagé, est le siège de jolis angelots en bonne santé et probablement bien « choucroutés » par leur maman, ainsi que plusieurs étoiles, dont neuf visibles (peut-être le neuvième cercle de l’accession au divin). Elles forment une auréole de gloire à la Vierge.

© Marc Lebeau

Étrange faciès, pour un serpent… L’animal tient le fruit de l’interdit par les dents mais depuis quand les serpents possèdent des rangées de molaires plates comme les humains? Sa tête est placée sur l’axe central de l’image, comme celle de la Vierge, et sensiblement à la même distance du bord cadre, mais regarde dans le sens opposé. Visuellement, il y a donc là le soulignement d’un antagonisme et/ou d’une complémentarité. D’ailleurs, le lys et la lune forment un axe transversal qui scinde l’image en deux, la zone du bas, minoritaire, étant occupé par le serpent et la zone du haut, majoritaire, par la Vierge et les angelots. Cette diagonale en croise une autre, dessinée par la bordure de la toge bleue. L’intersection se situe entre les deux genoux de la Vierge, enfermant ainsi la tête du serpent dans le triangle inférieur.

En gros, l’Esprit doit commander à la matière et tendre vers la pureté en évitant les aléas de l’interdit qui se présentent continuellement à la chair faible, symbolisés par les multiples boucles et parenthèses que forme la courbe serpentine. Mais sachant que ce sont les interdits qui font progresser, car ils posent de fait une zone symbolique inaccessible, un hors champs de connaissance/expérience non sue à acquérir, la pomme est tout de même présente. À l’image du serpent qui tient le fruit défendu, le monde physique, par définition imparfait, grossier, instable et turbulent, le « Quasimonde » d’Hugo dans Notre Dame de Paris, tend sans cesse vers ce qu’il ne connaît pas. Cette quête de connaissance, essentielle à la construction de soi, doit être motivée par une recherche de pureté et d’équilibre, et sublimée par une conscience élargie. La conscience de la matrice, plus élevée et symbolisée ici par la Vierge-mère, écrase le serpent pour le contenir mais se garde bien de le tuer. Elle le préserve en tant que zone d’expérience individuelle indispensable mais associe le lys au serpent en lui donnant prédominance. La Vierge signifie cette prédilection par la direction de son regard. Elle contient la chair pour la contraindre vers l’idée de pureté ou d’équilibre, par définition de plus haute nature. Les deux éléments, les deux faces (Vierge-Lys et Serpent-Pomme) sont donc liés, reliés, alliés à la façon du yin et du yang dont nous parle le symbolisme asiatique. Ainsi, ce que l’on peut appeler « Bien » et « Mal » sont entrelacés l’un dans l’autre, vont de pair afin de laisser à l’humain la possibilité du choix, essence même du divin manifesté. D’ailleurs, en parlant d’alliance, nous entrons dans le choeur du sujet.

Une décoration simple comme un bonjour: vitraux récents, murs clairs, panneaux de bois sobres, bref! Rien à déclarer. Et puis… Attendez un peu… Et puis le maître autel avec son Arche d’Alliance dorée posée dessus, tranquille le chat. Avertis par le tableau vu juste avant, l’église communique quelques petites notes de gnose et d’Ancien Testament. Le cube sacré trône donc ici, dans ce village tranquille d’à côté de la grande cité épiscopo-princière. Sur son panneau central, face aux fidèles, l’Arche présente un bas relief qui mêle trois éléments du mythe hébreux: les Tables de la Loi, la Verge d’Aaron et la jarre ou le pot contenant la Manne, nourriture envoyés aux Hébreux par YHWH lors de leur traversée du désert vers la Terre Promise.

© Marc Lebeau

À Ces trois éléments fondamentaux du culte s’ajoute un branchage en bas et un phylactère en haut, au sommet de la Verge. En général, le phylactère est un bandeau contenant des fragments de la Torah ou d’écrits saints. En architecture occidentale, d’époque médiévale et baroque jusqu’aux environs du XXème siècle, la présence d’un phylactère sur le bas relief d’un bâtiment signale un sens ésotérique. Un message caché, dont les clés de compréhension sont codées par le symbolisme hermétique et éparpillées dans l’ornementation ou l’architecture elle-même. Le branchage, quant à lui, pourrait symboliser les arbustes du désert sur lesquels la manne se condensait et nourrissait ainsi le peuple hébreux.

© Marc Lebeau

A leur tour, les anges présentent des particularités intéressantes. D’abord il s’agit de jeunes adultes au lieu des angelots ou chérubins habituellement représentés sur l’Arche. Ensuite, ils n’ont pas la même position des bras, celui de droite a les mains jointes et oriente son visage de côté tandis que celui de gauche croise les bras avec la tête positionnée dans l’axe du corps. Les bras des anges qui font face aux fidèles ne sont pas non plus recouverts de la même manière par leur vêtement. Celui de l’ange de gauche est nu, contrairement à celui de droite. Ces détails en apparence anodins marquent en réalité une différence assez nette entre les deux personnages. Bien plus que, comme à l’accoutumée, de simples figures codifiées par une iconographie dite canon se noyant dans l’ensemble d’un discours tout aussi codifié, ces sculptures signalent la présence de deux êtres différenciés, individués, arrivés à maturité physique mais régis par l’incertitude. En somme, deux êtres à part entière bien distincts, indépendants. Et non pas deux « angelots » dupliqués (3).

© Marc Lebeau

Enfin, et cela ne se remarque pas tout de suite, ils possèdent chacun deux paires d’ailes. Des anges pourvus de quatre ailes, le fait est assez rare pour être souligné. Les paires inférieures des deux anges, qui prennent naissance vers le bas du dos, sont rabattues sur les jambes et en suivent la courbure, d’où leur relative invisibilité. La paire supérieure, qui naît dans les omoplates, est déployée et prête à battre l’air. Même si on ne remarque pas les ailes repliées de prime abord, la paire du haut capte l’attention. En effet, les angelots de l’Arche sont habituellement représentés avec les ailes rabattues à l’horizontale vers le binôme d’en face, rigoureusement identique. Bref, une représentation très stylisée. Ici, a contrario, les sculptures sont très réalistes. Alors, si même les archanges ne possèdent qu’une paire d’ailes, que peuvent bien signifier ces doubles paires pour de simples anges?

En terme de communication non verbale, à savoir le langage du corps qui entre en compte dans un dialogue de manière plus importante que le sens des mots, croiser les bras ou les mains est signe de fermeture, voire d’opposition au discours de son interlocuteur. Du moins, elle témoigne d’une certaine défiance ou prise de distance. Ici, pour l’ange de gauche qui croise les bras, les paumes tournées vers le bas et le regard baissé finissent de verrouiller la position entière. Qu’elle soit inconsciente ou symbolique, la position du corps et la gestuelle reflètent notre opinion réelle ou nos états intérieurs qui refont surface. Cette dimension spatiale de la communication agrémente ou nuance le propos de manière bien plus décisive qu’on ne le pense.

L’ange de gauche barre la route, s’inscrit dans le refus tandis que l’autre, à droite, observe le geste diamétralement opposé: la jonction des deux mains, le point de convergence, c’est-à-dire la communion, la conviction profonde et la prière. Cependant, il détourne la tête de l’axe qui le lie à l’autre ange. Il regarde en bas et crée ainsi une triangulaire. La direction de son regard semble accrocher le bas relief du panneau de façade de l’Arche.

© Marc Lebeau

Dans l’occident hellénistique puis latinisé, le sens d’écriture, et donc de lecture, allant de gauche à droite nous pouvons dessiner une ligne débutant avec l’ange de gauche, passant par l’ange de droite, celui-ci renvoyant, par la direction de son regard, au bas-relief de l’Arche. Ce bas relief représente les tables de la Loi et la jarre de la Manne formant un « X », rassemblés par la Verge d’Aaron, au centre. Aaron est le frère de Moïse et chef de la tribu de Lévi. Chacun des chefs des douze tribus du peuple d’Israël possédait une verge ou bâton, comme un genre de sceptre, symbole de son autorité. Ici, cette verge, qui a le pouvoir de générer la vie en fleurissant comme de se transformer en serpent devant Pharaon (et l’on retrouve implicitement la notion de serpent), forme une ligne directrice qui se prolonge avec la verticale christique du crucifix.

Une possible interprétation pourrait amener à la déduction suivante: cette ligne directrice pourrait raconter l’oeuvre de l’humain et son accomplissement en tant que conscience d’essence divine. La première étape, l’ange de gauche, pourrait signifier la pose d’une limite entre l’individu et son environnement, distanciation indispensable à tout individu pour s’affirmer en tant que sujet autonome, être à part entière. La deuxième étape, l’ange de droite, pourrait représenter la naissance à soi-même au-delà de toute influence de canevas de pensée extérieur, l’acceptation en conscience de sa part divine intrinsèque, d’où les mains jointes en signe de reconnaissance de la nature sacrée de son être.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

La troisième étape, ou point clé, pourrait représenter l’édiction par YHWH des Lois divines de nature universelle, en réalité constitutives de la psyché, et le respect de celles-ci par l’humain devenu Homme (ou Femme), c’est-à-dire conscient de son identité propre, ainsi que l’importance de la nourriture céleste pour l’âme, d’ordre spirituelle, symbolisée par la Manne. Au centre du « X », à l’intersection des tablettes et de la jarre, surgit la Verge d’Aaron, la force de vie nourricière qui s’élève et mène au Christos, c’est-à-dire la prise de conscience ultime de l’Alliance corps/esprit, degré supplémentaire de compréhension de la réalité que chacun peut atteindre. A noter qu’avant de rejoindre le Christ, le dieu fait homme où l’homme devenu divin, l’axe de vie passe par l’épis de blé et les grappes de raisin à la base du crucifix, nourriture d’ordre plus terrestre. Ils sont la base du pain, corps du Christ, et la base du vin, sang du Christ.

© Marc Lebeau

Ainsi, cette ligne forme un 4 de chiffre inversé. D’ailleurs, l’axe vertical initié par la Verge d’Aaron et finissant sur le crucifix, est poursuivie par l’axe médian du tableau posé juste derrière. Cette ligne structurelle remonte en effet jusqu’au Tétragramme placé en haut du tableau, soutenue en chemin depuis le bas par la petite tour, puis la main qui donne un poisson à l’évêque juché sur un nuage, lui-même portant le regard jusqu’au YHWH qui darde le choeur de son rayonnement.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

En ce qui concerne le tableau, le moins que l’on puisse dire c’est que les triangulations sont légion. Un peu partout c’est croisements de bras, coudes pliés en V, agencements de jambes positionnées à angle droit comme les marches d’un escalier. Ces géométries élémentaires se répondent de manière très rythmée dans la moitié inférieure de l’image, de part et d’autre de l’axe central. Cela ferait presque penser à un lettrage caché, du moins à une idée maîtresse inscrite dans la redondance des formes.

© Marc Lebeau

Derrière l’ange de gauche, un personnage en toge va jusqu’à reproduire le croisement de bras sur la poitrine. Mais, contrairement à l’ange, les paumes de ses mains sont tournées vers le haut, en signe d’accueil. D’ailleurs son visage rayonnant n’exprime nullement l’idée de fermeture. Comme lui, tous les personnages regardent vers l’évêque en suspension, à mi-chemin entre les hauteurs célestes de l’Imprononçable et le brave plancher des vaches à lait. A gauche, un personnage paraît sceptique et interroge du regard le spectateur. Même l’évêque dans le ciel forme globalement un triangle, sans parler de l’ange qui tient sa coiffe dont deux bandeaux retombent. Le fait de voir ce personnage en lévitation peut signifier qu’il a atteint un état de béatitude, proche d’un état christique, d’où le fait qu’on lui donne un poisson. Le poisson est symbole de vie et d’abondance dans l’Ancien Testament, et acronyme du Christ en grec ancien avec Ichtus. Dans une autre zone de l’image, un triangle incontestable se coule discrètement dans l’image, né par l’agencement discret d’un bras levé, d’une ceinture et d’une bandoulière.

© Marc Lebeau

Bref, au-delà du symbolisme mis en évidence (et peut-être y a t-il d’autres pistes de réflexion), tout cela respire également la maçonnerie.

© Marc Lebeau

Ainsi c’est la deuxième représentation de l’Arche d’Alliance que nous trouvons en France, après avoir débusqué celle de l’église Saint Roch, à Paris, au terme d’une ténébreuse affaire. A priori, on en dénombre trois sur l’ensemble du territoire métropolitain. Une à Paris, une à Bindernheim et une à Saint Étienne. D’un point de vue géographique, Bindernheim est à la même distance de Paris que de Saint Étienne, à une dizaine d’éléphants bourrés près. D’après notre informateur local, la représentation de l’Arche que nous voyons aujourd’hui n’était pas à Bindernheim à l’origine. Elle aurait été rapportée lors de la restauration du bâtiment en 1740. C’est un moine du village d’Ebersmunster qui a dirigé les travaux. Cette arche viendrait-elle, en réalité, d’Ebersmunster? C’est sur cette question brûlante que nous quittons les lieux, finalement emplis à bloc de cette visite au calme.

© Marc Lebeau

La suite logique se situe donc à Ebersmunster où nous débarquons, pressés par le jour mourant. Par chance, le ciel est une flaque bleue que vient illuminer la lune. Nous visitons Saint Maurice, l’église de l’ancienne abbaye dont il ne reste plus trace aujourd’hui. C’est d’ailleurs pourquoi l’on parle d’abbatiale. C’était une abbaye bénédictine construite sur l’emplacement des ruines d’un camp romain du VIIème siècle nommé Novientum. Ce camp devient par la suite un village répondant au doux nom d’Ebersmunster, Eber voulant dire sanglier. Ce choix de nom a certainement été motivé par le nombre conséquent de hardes de ces brutes poilues qui croisaient dans les épaisses forêts du coin. L’édification de l’abbaye est soutenue financièrement par le duc d’Alsace Aldaric, père de la célèbre Sainte Odile. À l’origine, l’église en tant que telle est romane. Édifiée en 667, elle obtient le rang d’abbaye de l’Empire en 818 par Louis le Pieux. Du fait de guerres et de révoltes, notamment la Révolte des paysans en 1525, lors de laquelle les parties les plus anciennes sont saccagées, ou bien encore la Guerre de Trente Ans qui, lors d’une bataille, voit l’incendie du village par des troupes suédoises en 1632, l’abbaye et l’église seront reconstruites vers 1720/26. La « patte » baroque autrichien que l’on voit aujourd’hui date de ce début XVIIIème.

© Bernard Chenal

© Marc Lebeau

17H. Malheureusement déjà fort sombre en cette heure avancée de la nuit tombante car peu éclairée, la décoration intérieure déplie tout de même ses palais de blancheur rosée, de dorures sculptées, de balustrades à l’étage, de simili colonnes corinthiennes, de lustres précieux et de charge baroque. Les toiles dédiées à la liturgie se disputent la vedette aux effigies du mini Roi du monde et sa Mère, tandis que la hauteur de la voûte de la nef amplifie l’impression de volume. C’est comme un super Bindernheim massif et spacieux, une splendeur décorative saveur fraisier, insoupçonnable de l’extérieur.

D’autres éléments participent de la magnificence, comme la chaire en bois soutenue par Samson et son lion, eux-mêmes sculptés dans le bois et vernis jusque dans la moindre veinule.

© Marc Lebeau

L’ouvrage est saisissant de réalisme. Lorsqu’on se trouve en face, le personnage semble prendre vie dans toute la dimension de sa souffrance. Qu’elle soit muscles, forme et pli de doigts, drapés, motifs complexes du plastron, boucles de cheveux et de barbe, traits marqués du visage émacié, l’oeuvre d’art transpire la patience et l’acharnement méticuleux. On en oublie la chaire elle-même. Quant à l’animal, il semble plus relever du lion-ours indéterminé sortant d’un film d’Hayao Miyazaki.

© Marc Lebeau

Il est vrai que la représentation grandeur nature d’une Arche de Dieu dorée à l’or fin et sculptée dans le moindre détail, comme celle de Bindernheim, aurait toute sa place dans un écrin aussi foisonnant. Nous nous rappelons que la restauration de l’église Saint Ulrich de Bindernheim date de 1740 et que la reconstruction de Saint Maurice d’Ebersmunster s’achève quinze ou vingt ans plus tôt. L’Arche de Bindernheim pourrait dater de la restauration de l’église d’Ebersmunster et aurait pu être déplacée ensuite à Bindernheim. La raison, par contre, en est inconnue.

© Marc Lebeau

Malgré toutes ces splendeurs et les pélicans qui se percent inlassablement le torse partout où nous passons, sans progéniture aucune cette fois, signe ésotérique qui ne trompe plus les fins limiers que nous sommes, pas de réponse de ce côté là. En sortant, nos pas nous mènent vers les bâtiments accolés à l’église. Au-dehors, une atmosphère de pénombre, entre chien et loup, nous informe que le rideau de nuit n’est pas loin. Les esprits du coin nous susurrent la présence d’un fronton de porte mystique pas loin, bardé d’inscriptions codées. Ambiance Scoubidou, donc. Qui de nous quatre saura décrypter le casse-tête hermétique de ce fronton de porte crépusculaire?

Eh bien personne! Pas un pour relever l’autre! On y lit une phrase latine dont certaines lettres sont mises en évidence par leur plus grande taille. Ces grandes lettres sont celles de l’alphabet romain qui expriment des valeurs numériques. Tout comme les deux grosses lettres juste en-dessous, de valeur égale à 550. Hormis le fait de faire très maçonnique dans l’esprit avec un codage évident, le sens profond en reste pour le moins nocturne. Il s’agit probablement d’un vestige de l’ancien site de l’abbaye.

Mais il faut bien dire qu’en cette heure, un soir d’hiver, l’estomac commence à tirer la couverture à lui et ne peux plus se laisser influencer par de simples fantômes. Il lui faut du concret! Des images fugaces de choucroute, Gewurtz et autres bretzels s’insinuent entre les briques de la réflexion et les efforts sporadiques de décryptage évacuent d’un trait les mauvaises entités qui retournent, dès lors, jouer à la belote dans leur grenier à blé. Notre place au chaud est réservée pour ce soir mais avant, un petit tour en Petite France, ce vieux quartier de Strasbourg aux multiples canaux et détours sinueux. Rien de tel pour aggraver l’appétit!

Après les casse-têtes ésotérico-maçons à sens multiples, place à la détente et au tourisme bas de plafond au gré des rues illuminées. Le grand air de celles de Strasbourg lors des jours sombres de l’hiver valent le détour. Un peu d’Austrasie a dû survivre dans tout çà, parsemé de vouivre mais surtout de Saint Nicholas. Père Noël n’est pas en reste et prend sa part de vedettariat dans les festivités de fin d’année.

Heureusement pour nous, le marché de Noël a vécu même si des restes luminescents s’agrippent encore entre deux bâtiments ou rampent sur les murs. Les orgies fin de cycle passées, les rues sont à présent vidées, l’esprit de fête a déserté. Une tannée pour dégoter quelque humanité! Mais nous la trouvons lovée au creux de chaudes brasseries à saucisses ou mini resto à touristes. Ou bien alors nous croisons quelques cas isolés au détour d’un passage étroit, sous le fronton d’une porte au lampadaire esseulé, entre les arêtes voisines de vieux immeubles plus très droits.

La Petite France, mais pas en miniature, espace urbain figé dans son mythe où certains constatent avec douleur que leur Normandie, bien qu’inspiratrice bénie du Camembert, du cidre et du calva, n’est pas la seule contrée aux poutres apparentes. Ici elles dessinent même des motifs.

Les noms sont un dédale de poésie sans fioritures. Pont du faisan, Maison des tanneurs, rue des Cheveux, la simplicité est au tournant. La rivière de pavés nous guide ainsi au rythme placide de la curiosité piquée d’exotisme. Cinq ou six siècles étalent leur patine généreuse en réponse aux regards sondeurs, fascinés par les vieilles pierres.

Le coeur est ici, à la séparation du fleuve. L’Ill se fend en deux à l’entrée de Strasbourg et enserre le centre ville historique de ses deux bras. Le bras sud, très large au début, se voit divisé en quatre canaux à l’endroit où s’allongent les trois îles du quartier de la Petite France. Elles sont amarrées entre elles et au centre ville par une série de ponts. C’est presque une ville dans la ville, un bout de Moyen Âge perdu dans l’intense cité.

© Marc Lebeau

Mais il n’y a pas que les maisons ou les ponts qui ont atteint les sphères vénérables. Le plus vieil arbre du quartier, toujours bien vivant, a été maintenu en place, à contre courant des pavés. Son gigantisme épais surgit presque de dessous un pont et vient chatouiller les tuiles de la maison d’à côté du bout de ses branches. Coincé entre le quai et la bâtisse, il est, à lui seul, une attraction. Nous lui passons un bonjour amusé, le gratifions même de quelques photos, mais nous devons bientôt le narguer en lui parlant du restau qui nous attend et de notre soirée au chaud. « Tu nous attends là », qu’on lui fait! Et il ne bouge pas, en plus! C’est qu’Ill est déjà l’Eure de s’arracher vers la sainte becquetée, laissons là l’Ill et ses atolls, lol!!

Le loup et le strudel, © Marc Lebeau

Nous sortons de Strasbourg pour une auberge bien sentie, chic et de bon goût, au creux d’une commune calme, riche et plaisante. Samedi soir, c’est la fête des papilles, qu’on se le dise. Au menu: rallye de flammekueches irriguées au blanc, couronnées d’un copieux strudel au dessert. La lutte est âpre mais le plaisir en sort victorieux. Délectation du site et du décor, cadre à l’Alsacienne indispensable, mais aussi de l’assiette et son contenu. « On a bien tapé le bout de gras, les gars ». C’est sur ces notes fines et enjoleuses que nous nous extirpons tout de même de ce succulent repas comme des gros prélats. À l’issue, un p’tit digeo en forme de Cognac et hop, au dodo! Le sommeil l’emportera. Jusqu’aux prochains pèlerinages photo.

© Marc Lebeau

III – L’essaim Dagobert.

Comme dirait le dicton: « À dîner copieux, p’tit déj pas mieux ». À peine terminées les entrefaites gustatives du matin, à peine le temps de lustrer les cuirs de nos armures et de brosser les chevaux que notre indic local, nom de code: Marie-Madeleine auprès du feu, surgit comme un diable, frais et dispo. Car ce matin c’est visite-commando, en commençant par le tranquille village de Surbourg. Point de mire: l’église, évidemment. Mais avant cela, nous chevauchons à bride abattue vers le Gros Chêne, dans la forêt de Haguenau, au nord de Strasbourg. Le lieu-dit ainsi est en réalité un chêne ancien terrassé par la foudre en 1913 mais que l’on s’est empressé de redresser à des fins de conservation et de mémoire du site.

Effectivement, l’arbre en impose mais il ne s’agit plus que d’un tronc vide, maintenu artificiellement debout. La zone est dédiée à l’évêque Saint Arbogast par deux monuments en plus du Gros Chêne: une plaque datant de 1862 et une chapelle érigée en 1953.

© Marc Lebeau

Cet endroit est intéressant à voir car il exprime peut-être plus que tout autre les zones d’ombre à propos des dates de vie d’Arbogast et les incohérences chronologiques qui perdurent. La plaque de 1862 mentionne la date de 673 (DCLXXIII) et raconte que le saint évêque, gentil missionnaire chrétien envoyé par le roi en Austrasie pour y convertir les vilains Alamans restés encore païens après la volée infligée à leur peuple par Clovis, est le premier ermite à être venu s’installer à proximité du Gros Chêne. Pour rappel, c’est en 674 que le jeune Dagobert II, fraîchement repêché des pubs d’Irlande, vient revendiquer son royaume légitime d’Austrasie. Mais il ne règne réellement qu’à partir de 676. À quelques mètres de la plaque de 1862, une pancarte plus récente, et proche de la chapelle, situe Arbogast vers 550 et raconte que celui-ci, même s’il a très certainement sillonné la forêt de Haguenau lors de ses missions et fait griller au passage deux-trois marcassins, il ne s’y est pas installé pour autant. Donc pour résumer, nous avons sur le même site, à seulement quelques mètres de distance, deux panneaux qui communiquent deux informations totalement différentes, et qui se contredisent en tous points. Voilà un concept touristique encore jamais rencontré mais assez original, digne de l’oscar du meilleur scénario contradictoire. La pancarte la plus récente relègue sans ménagement la plaque de 1862 au rang de brave légende « diseneuvième ». Et, du même coup, tout le site autour. Un siècle d’écart, donc, entre les deux dates avancées pour Arbogast, pas de problèmes. Cette clownerie d’État vaut tous les parcs d’attraction du coin et a de quoi éveiller des vocations de chercheurs par légions entières. Ils auraient ajouté des oreilles de Mickey par là-dessus que çà aurait produit le même effet.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

La chronologie des évêques de Strasbourg nous est parvenue grâce à une liste rétrospective rédigée par Erchembald, évêque de Strasbourg à la fin du Xème siècle, ainsi que par le biais de la « Vita » d’Arbogast, une biographie écrite par un autre évêque de Strasbourg, Utto, également au Xème siècle. Donc deux écrits très tardifs. La réalité, c’est qu’avant le dixième siècle, aucun document ne parle d’Arbogast, pas même les chronologies poussées et très officielles de Grégoire de Tours (539-594), l’évêque qui a pourtant daté et répertorié les rois mérovingiens ainsi que beaucoup de leurs évêques, source documentée principale sur lesquels reposent les livres d’histoire aujourd’hui! C’est la liste d’Erchembald qui situe Arbogast vers 550, et le fait mourir en 590. D’un point de vue purement logique, si Arbogast a vécu dans ces années là, il n’aurait pas pu côtoyer Dagobert II (652 – 23 décembre 679), ni même Dagobert (vers 602 – 19 janvier 638 ou 639). Du coup, la légende de la résurrection de Sigebert IV, fils de Dagobert II, se fait enterrer profond. La datation officielle s’entêtant à étayer ses dires sur la chronologie d’Erchembald pour on ne sait quelles raisons, rattacher Arbogast au règne de Dagobert II relève, selon elle, de la pure fantaisie ou d’une réécriture de l’histoire. Car, toujours d’après la liste d’Erchembald, l’évêque Ansoald, successeur de l’évêque Florent, qui succède lui-même à Arbogast, est mentionné dans les participants au concile de Paris, réunis en 614 par le roi Clotaire II, père de Dagobert Ier. Par ailleurs, notre informateur local précise, dans ses recherches brièvement reprises ici, que seuls deux bouts de tuiles d’époque gallo-romaine gravés d’une phrase en latin laissent un indice concret sur Arbogast: « ARBOASTIS EPS FICET », que l’on traduit par « ARBOAST ÉVÊQUE m’a FAIT ». C’est pour le moins laconique mais c’est tout ce qu’on a! La première tuile est retrouvée en 1766 lorsque la chapelle Saint Michel de Strasbourg est rasée, la deuxième en 1908 lors de fouilles dans la cathédrale. Ces tuiles, cependant, mentionnent Arboast et non Arbogast.

L’on sait aussi que le tome I d’une Histoire de l’Église et des évêques-princes de Strasbourg, écrite par l’abbé Grandidier en 1776, situe fermement l’élection d’Arbogast en 673. Grandidier affirme d’ailleurs tout haut qu’on ne peut envisager ce personnage sans Dagobert II. Cet ouvrage était la version officielle avant qu’elle ne soit dégagée d’un revers de manche aujourd’hui. Aux entrelacs gothiques harmonieux des maîtres artisans maçons passionnés et talentueux d’hier, les historiens tâcherons d’aujourd’hui gratifient donc le public d’une embrouille contemporaine en forme de mal de crâne. Et ne riez pas, c’est avec vos impôts. Ils pourraient avoir le minimum de droiture intellectuelle de dire « voici deux versions dont on peut retrouver des traces historiques pour chacune d’elle, mais trop peu sûres, donc pour le moment, on ne sait pas ». Au lieu de çà, on nous impose une version de l’histoire plutôt qu’une autre, tout aussi bancale. Un choix délibéré, donc…

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Il est important de dire où çà coince car, dans leur faux mythe moderne de l’énigme de Rennes-le-Château, Pierre Plantard et Philippe de Chérisey ne se privent pas de reconnecter les ascendances des seigneurs du Razès à la lignée de Sigebert IV, supposément parti s’installer dans la région de l’Aude après l’assassinat de son père Dagobert II dans la forêt de la Woëvre, près de Stenay. Implicitement, les deux comiques-troupiers, dont seul le j’m’enfoutisme est de rang royal, font un lien entre l’affaire RLC et les légendaires pouvoirs de la « race fabuleuse » qui descendrait d’on ne sait qui (peut-être de Saint Metallicus par les cheveux) et dont les évêques auraient des pouvoirs divins, ou plutôt magiques, de résurrection. Attention, si l’on n’y prend garde, les fausses pistes peuvent mener sur des chemins de traverse murés de ronces (mais sans les mûres). Et pas de mûres, pas de confiture.

© Marc Lebeau

Question étymologie, il semble que nous retrouvions une référence à la vouivre dans le toponyme Woëvre. Le mot woëvre pourrait provenir de plusieurs racines, l’une latine, vabra, signifiant terre ou lande inculte, l’autre gauloise, vabero, signifiant ruisseau ou ravin. Mais on sent bien que le qualificatif de « lande inculte » ne colle pas tout à fait avec l’idée de forêt, surtout dans une région aussi fournie, pour ne pas dire luxuriante et touffue, que les Ardennes. Le terme gaulois, par contre, se prête mieux à l’idée d’une terre parcourue par un réseau de ruisseaux ou de rivières et riche d’une végétation abondante. Donc liée à l’eau. Donc, quelque part, proche de la vouivre… Il n’y a qu’à se rendre dans la région de Charleville-Mézières l’été, à la végétation fournie, pour faire le rapprochement.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Bref, pour en revenir au sujet, la légende de Saint Arbogast / Dagobert II est pourtant très ancrée dans la culture populaire d’Alsace. En tout état de cause, rien n’est limpide dans cette marécageuse histoire, car même la légende dorée de la résurrection/guérison de Sigebert IV contient une incohérence, et pas des moindres. L’événement d’un accident de chasse est en effet localisé à la fois dans les forêts du Ried, au sud de Strasbourg, et dans la forêt de Haguenau, au nord de Strasbourg, forêt du Gros Chêne. C’est dans le Ried que l’on retrouve le nom d’Ebersmunster étymologiquement lié au sanglier. La forêt de Haguenau englobe aussi des zones au nom évoquant le sanglier, tel Eberbach.
Nous voilà donc projeté au coeur d’une embrouille vieille de 1400 ans, respect pour l’Alsace. Médaille d’or. On a bien fait de prendre un petit déj copieux et de racheter quelques paquets de neurones frais à la boucherie ce matin en sortant, ils ne sont pas encore trop taxés par la TVA! La logique et l’espace mental sont mis à rude épreuve, et le dimanche matin n’est peut-être pas le moment idéal pour les fumer aussi brusquement. Mais c’est comme çà, il y en a qui, même morts depuis… en fait on ne sait même pas! sont encore plus forts.

© Marc Lebeau

La légende se heurte donc à des invraisemblances, tout comme la chronologie officielle. Car, finalement, personne ne sait sur quels éléments tangibles repose la liste des évêques de Strasbourg du Xème siècle. Quels éléments précis et datés ont permis à son auteur, l’évêque de Strasbourg Erchembald, de situer Arbogast avant les deux rois Dagobert? En réalité, personne n’en sait rien. La plaque de 1862, près du Gros Chêne, parle d’Arbogast comme étant le dix-neuvième évêque de Strasbourg, tout comme la biographie de l’abbé Grandidier en 1776, alors que la liste d’Erchembald le situe en sixième position. Seulement, les quatre évêques que mentionne cette liste, entre Amand, le premier, et Arbogast, le sixième, sont totalement inconnus. La pensée officielle brandit donc aujourd’hui ses breloques de vérités historiques sur les bases d’un document tout à fait contestable, autant dire qu’on est quasiment dans la magie!

© Marc Lebeau

Ce sont sur ces casse-têtes mémoriels, riche en torsion de neurones, que nous mettons cap vers Surbourg. Nous franchissons la lisière nord de la forêt et ses zones inondables, chevauchant nos noirs destriers aux narines fumantes et aux yeux de braise, traçant la route avec force machette, expédiant ad patrès plus d’un coquin et ladres de basse espèce. Mais le Très Haut nous rencarde place de l’église, véritable nid à cigognes. A priori, c’est ici plutôt qu’au Gros Chêne qu’Arbogast aurait élu domicile. Une sainte cabane au fond du jardin devenue abbaye.

Car c’est d’abord une abbaye que fonde Arbogast, en 570 nous dit l’incontournable Wikipédia. On voit donc qu’au niveau des dates, Arbogast est définitivement recalé avant 600. Sous les sabots ferrés de la thèse officielle lancée au galop, les jeunes fleurs frêles z’et suaves des avis dissonants ne repoussent plus (4). On note qu’à ce propos, la mise en valeur soit du duo gagnant Arbogast/Dagobert II, soit de Dagobert dépend des pouvoirs ayant la main sur la région. Pour des raisons ethniques dirons-nous, le pouvoir germanique avait plutôt tendance à mettre en avant Arbogast et Dagobert II, Arbogast étant le premier évêque dont le nom avait une consonance franque, c’est-à-dire plutôt germanique. Le pouvoir français, lui, aurait plutôt tendance à entretenir sciemment une confusion sournoise entre Dagobert et Dagobert II, afin de noyer progressivement l’importance de Dagobert II. Aujourd’hui, le mythe arbogastien est donc battu en brèche comme il se doit, à la moindre occasion. Un scandale francé de plus. Jouer avec l’Histoire est grave. Cela s’appelle de la propagande. Et la propagande est toujours la face visible d’une idéologie plus souterraine.

L’église que nous voyons aujourd’hui est postérieure à la fondation de l’abbaye. Le clocher actuel est roman mais le corps plus récent. Cette abbatiale est reconstruite au XIIème siècle en style roman mais subit également d’importants saccages lors de la Révolte des paysans en 1525 et de la Guerre de Trente Ans en 1632, tout comme Ebersmunster. C’est à gauche de l’entrée que nous voyons l’une des pièces de décoration les plus en vue de l’église: le bas relief de Sigebert IV. Sculpté dans le bois, c’est un pur produit du XIXème siècle. Il date de 1840 et son auteur signe l’oeuvre du nom énigmatique de LAMM.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Il est évidemment question de la fameuse guérison de Sigebert IV blessé ou mourant, après sa séance de chasse malheureuse, on se doutait bien qu’Arbogast n’était pas venu dispenser au prince un cours d’informatique. On y voit Arbogast, l’évêque fabuleux, et Dagobert II, le roi et père, tous deux discrètement auréolés, ainsi que Mathilde, la reine et mère. Dagobert II tient un rouleau dans la main gauche, probablement le diplôme que l’on retrouve sur sa statue de la cathédrale. C’est d’ailleurs un détail qui permet de l’identifier. En arrière plan, on distingue la scène de chasse où Sigebert, dégommé de cheval, gît à terre. Le dessin des arbres indique le décor forestier. En arrière plan de Mathilde, un chien course un sanglier.

© Marc Lebeau

D’autres éléments remarquables parsèment la décoration de l’église, comme ce Jésus gisant pas très loin.

© Marc Lebeau

Un Jésus en croix qui paraît bien juvénile malgré son bouc canonique de rigueur. Les motifs du plastron qui se poursuit sur le bas des côtes et les flancs est plutôt insolite. Ces formes font penser plus ou moins à des écailles. Ce Christ-Ichtus serait-il « mérovingianisé »? Cette oeuvre semble ancienne car elle n’est pas en très bon état. Ses bras ont été remis après avoir été cassés en maints endroits.

© Marc Lebeau

Le motif de la stèle qui surplombe ce gisant est tout aussi intrigant. Il est presque totalement effacé, signe d’ancienneté. Mais l’on distingue tout de même deux cercles emplis de motifs. La plupart sont difficilement identifiables, malgré tout on distingue clairement une étoile à six branches dans le cercle de gauche, en haut. Un animal à quatre pattes, aussi, indéfinissable. Qu’est-ce donc? Un blason? Une scénette imagée? On a beau interroger la pierre, grogner ou geindre toutes canines dehors à trois centimètres, celle-ci fait sa grande muette.

La nef présente un aspect assez « carré » et massif avec une alternance de piles fortes et de piles faibles. Les piliers les plus minces, ronds, sont coiffés de chapiteaux cubiques. C’est en progressant plus avant que le visiteur découvre la vraie particularité de l’église.

Les gros piliers sont constitués de pierres datant du Xème, XIème et XIIème siècle. Certaines sont grattées pour ne pas dire « grafitées » ou ornées de motifs géométriques. Striures en diagonales ou en arrondi, on a le choix.

Les dessins paraissent primitifs mais les formes complexes. Tous les piliers n’en comportent pas mais certaines ont été laissées en l’état.

On y voit tantôt ce qui pourrait s’apparenter à des labyrinthes, tantôt un échiquier formé d’une alternance de cases vides et pleines. Ces formes géométriques sont assez intrigantes, d’autant plus qu’à l’occasion des restaurations ou reconstructions, on aurait pu gommer ces signes ou les recouvrir. Mais il nous est toujours donné de les voir. Ces pierres marquées sont des pierres de réemploi provenant probablement des anciennes villae gallo-romaines du secteur. À l’époque gallo-romaine, d’ailleurs, une route du sel reliait Seltz, aujourd’hui commune du Bas-Rhin au coeur de l’Outre-Forêt, à Niederbronn, ville thermale romaine de première importance jusqu’au Vème siècle.

Un autre élément décoratif capte l’oeil à Surbourg: la statue du Saint Michel. Comme tout bon tueur de dragon au statut d’archange, il foule au pied la vilaine bébête tentatrice.

© Marc Lebeau

À défaut d’un dragon, il s’agit plutôt d’un serpent. Le corps « tubulaire » dépourvu de pattes et d’ailes, la langue bifide (en « Y ») caractéristique du serpent et la queue pointue en témoignent. D’ailleurs, ce serpent est doté d’un visage plutôt humain, cornu qui plus est.

© Marc Lebeau

Ce saint Michel dénote, même s’il n’y a rien de plus à en dire, a priori. Les détails insolites sont toujours intéressant à répertorier.

© Marc Lebeau

L’endroit respire à pleines narines l’ambiance feutrée, enveloppé d’un calme plat fort appréciable. Il faut dire qu’on est dimanche matin, moment de marasme atone qui succède aux fièvres des folles soirées. Le choeur étale sa pourpre au sol, comme un tapis d’opulence. Cette strate de velours, témoin des richesses passées, agrémente de son luxe les dalles d’où surgit le maître autel.

© Marc Lebeau

Le choeur est également pourvu d’une riche décoration. Les parois sont coffrées de panneaux de bois ouvragés mais datant probablement plus du dix-septième siècle. Au fond à droite, nous voyons une lourde porte en bois largement recouverte d’élégantes ferronneries. Elle mène à la sacristie et témoigne d’un art beaucoup plus ancien, post-romain mais probablement contemporain des Mérovingiens. La serrure et la poignée d’époque sont conservées, aspect médiéval garanti.

Deux rangées de stalles se font face au début du choeur, avant l’abside. Sobres et sans aucun symboles tirés par les cheveux mais garnies tout de même de confortables petits coussins en velours.

© Marc Lebeau

Les clés de voûte valent aussi le détour. Ouvragées et dorées, elles témoignent d’un art un peu plus récent que l’époque mérovingienne mais restent dans l’esprit. Leurs extrémités sculptées présentent des formes géométriques. En regardant plus attentivement, prévoir jumelles ou appareils photo pour zoomer, nous distinguons des visages à chaque croisée, un peu au-dessus. Probablement des seigneurs du coin, des princes ou encore des figures royales car des fleurs de lys sont alignées en rang d’oignons sur chaque début de croisées.

© Marc Lebeau

Après quelques longues minutes de contemplation silencieuse et de fouinage photographique, nous sortons. Au-dehors, les murs aussi sont balafrés de croix en X et autres stries d’apparences plus ou moins anarchiques. Manifestement, on a tenu à conserver certains éléments anciens. D’ailleurs l’un de ces éléments ancien siège au creux d’un mur d’une des parois du bas côté nord de l’entrée. C’est la colonne dite romaine, selon la brochure touristique qui présente l’église.

On ne comprend pas trop le pourquoi du qualificatif « romain » puisque les écailles sont un motif mérovingien. Donc post-romain. Comme nous l’avons vu, cet attribut provient de l’origine mythique de Mérovée liée au milieu marin mais peut-être aussi liée au fait que Clovis (466- 27 novembre 511), après sa victoire sur les Alamans à Tolbiac en 496 (à trente piges, le mec!), reconnaît et se convertit à la religion chrétienne. Dans la foulée, il fonde ni plus ni moins que le royaume de France et le place symboliquement sous la responsabilité d’Ichtus/Christ. Les mérovingiens sont donc la première dynastie royale de France, celle qui invente le concept de royauté dit de droit divin, avec le sacre de Clovis. Coiffée d’un demi-cercle, le haut de la colonne fait penser à un genre d’arbre. Ou bien encore à un visage stylisé avec le nez en lieu et place de la colonne à écailles, et les deux yeux au-dessus, symbolisés par les demi-cercles. Deux yeux eux-mêmes chapeautés par un troisième, celui de la Connaissance, ou toute autre notion de clairvoyance incombant aux dynasties régnantes ou se présentant comme telles. D’ailleurs, la colonne elle-même est peut-être plus ancienne encore que l’ornementation en grès du dessus.

Quoi qu’il en soit, en plus d’avoir été conservé et de témoigner d’une époque lointaine, cet ensemble est bardé de signes en tous genre: croix inachevée, quatre de chiffre, même un huit, ou encore une étrange incurvation piscifère. Cette valeur ajoutée de symbolisme fleure à plein nez l’esprit maçonnique façon fin XVIIème. Quant à l’arcade elle-même, c’est un genre de placage qui aura pu être rajouté il y a trois ou quatre siècles, par exemple après les désastres de la Guerre de Trente Ans, donc attestant d’une certaine ancienneté tout de même, mais bien postérieure à l’époque mérovingienne. Rien n’est moins sûr…

Le reste des murs n’est pas en reste en matière de griffures et grattages géométriques.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Ainsi les monuments anciens, même refaits, laissent apparaître les traces de leurs époques successives. Comme toujours, il faut savoir débusquer ces signes mais ils sont bel et bien présents. Peut-être ne sont-ce que de simples marques ayant servi de repères pour la construction. Toujours est-il que l’époque d’Arbogast est une transition entre deux mondes. L’Empire romain, victime de sa superficie devenue ingérable, en proie à des instabilités politico-monétaires internes, finit de consumer ses dernières flamèches mouillées au Vème siècle. L’Empire, dont le pouvoir étatique est centralisé à Rome mais rongé par la chrétienté, se disloque sous le poids des régionalismes lointains et laisse place, peu à peu, aux royaumes d’Europe telle Byzance à l’orient, et aux baronnies de la Gaule franque qui se constituent en royaume de l’autre, royaume de France, les deux puissances européennes décisives.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Il y a donc des changements de pouvoir au sommet des sphères dirigeantes, mais la base, elle, celle qui se lève tôt les matins d’hiver chargés de brume et d’humidité, de sangliers réfractaires et de loups hurleurs en quête de brebis égarées, celle qui taille les pierres pour ces riches messires de Strasbourg ou Paris, celle qui chausse ses sabots de bois ou ses sandales de cuir tous les jours en traversant les flaques boueuses, les forêts noires de brigands et de faux mendiants, celle qui se tape le soleil cuisant sur les toits élevés des lieux saints en construction sans Rayban et sans gourde, cette masse vivante, majoritaire, qui sculpte les savoirs et légendes populaires au gré des saisons, baigne encore tout plein dans sa culture gallo-romaine et transmet de génération en génération son mince savoir, celui de l’expérience et de la géométrie sacrée antique, bref les notions de bon sens à la grecque, en-deçà des nouveaux dogmes qui apparaissent. Ce sont les restes de cette multitude, chargée de sa vision de l’époque, qui sont marqués dans la pierre et que nous détroussons lors de nos week ends de touristes de ce début de XXIème siècle en quête de sens, entre deux rivières de Riesling.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Sur ces considérations pseudo philosophico-nostalgiques à propos d’un temps que les jeunes de moins de soixante printemps que nous sommes ne pourront jamais connaître, en route pour Wissembourg où nous attend la ronde tablée du jour du Seigneur, garnie au vin de pays, aux poulardes alsaciennes et aux spécialités locales en pagaille. Étymologiquement, et pour les cancres du fond qui ne le saurait pas encore, Wissembourg signifie les gens qui savent. Nos sombres destriers fracassent donc le pavé à coups de tonnerre jusqu’à la dive boutanche, servie à l’auberge bien nommée de l’Homme sauvage. Après l’homme vert… Les échos de nos palabres viennent lécher les murs de la salle et se noient dans le flot bouillonnant des discussions en cours. Puis, la flamenkuche dessert, faussement légère, enfin éradiquée de la surface de l’assiette, direction la sortie.

Pour l’heure, c’est promenade dans la ville en guise de dégourdissement digestif. Wissembourg, nous voilà. Le décor purement germanique se confirme au gré des rues et ruelles. Bien qu’agréable, le regard reste tout de même à l’affût de quelque anomalie ou signe « suspect », parce-qu’on n’est pas non plus venu ici QUE pour faire des emplettes ou avaler des barbapapas. Il y a bien une « histoire secrète » qui se planque dans les environs… En attendant, les poutres apparentes des bâtiments exhibent généreusement les motifs dont elles honorent les façades.

Le soleil est comme un roi, il parlerait presque tellement il rayonne du contentement de lui-même. Les touristes de tous horizons profitent de l’opportunité de ces quelques heures de lumière pleine balle. Ils se mêlent cahin caha aux Alsaciens en promenade dominicale venus arpenter les artères sèches de la ville. Cette riche bourgade au nord du Bas Rhin, à l’extrémité nord-est de la France, en plus d’être agréable même en hiver, est traversée par la Lauter, un affluent du Rhin. Cette petite Venise alsacienne, présente quelques canaux et voies humides bordés de maisons à l’ancienne.

Comme à Surbourg, Wissembourg a d’abord été une abbaye, plantée au coeur d’un paysage bucolique vers 660 par des nobles austrasiens. L’abbaye adopte la règle de Saint Benoît en 753, puis accède au statut de principauté en 974, tellement son domaine est important. C’est le statut de Reichsunmittelbarkeit, qui signifie en langage humain qu’elle dépend directement et uniquement de l’empire. C’est au XIème siècle qu’une abbatiale de type roman est construite. Un village naît sur ses flancs au XIIème siècle, puis se développe au cours du XIIIème.

© Anne de Varax

Le village de Wissembourg entre assez tôt en conflit avec l’autorité de l’abbaye et n’aura de cesse de s’en démarquer. Dans la lignée directe de ces litiges, le village a aussi des démêlés avec le comte palatin Frédéric Ier le Victorieux au XVème siècle. Ce dernier, venu à la rescousse de l’abbé Jean de Bruck qui reprend, en 1469, les commandes d’une abbaye de Wissembourg sévèrement endettée, remet en cause, par le biais des inspecteurs et des moines de la congrégation de Burckfeld qu’il a dépêché pour ausculter les comptes, les bien-fonds des bourgeois de la ville. Dies Irae! Déjà en butte avec l’abbaye par principe, les habitants ne tolèrent pas qu’on essaye de s’approprier, en sus, leurs richesses immobilières et cadastrales chèrement acquises depuis deux siècles, même sous des prétextes aussi falacieux que « c’est la crise et qu’il faut un plan d’austérité pour renflouer les riches abbés dépensiers qui sont nos alliés ». Sur ce coup là, Frédéric Ier n’aura de Victorieux que le nom puisqu’une révolté générale chasse les hommes du comte Palatin. Un peu plus tard, et piétinant allègrement les fragiles accords de paix conclus entre la ville et le Palatinat, allié de l’abbaye, comte palatin Philippe l’Ingénu, successeur direct de Frédéric Ier en 1476, vexouillé dans son petit amour propre et armé d’arguments poids lourds, revient bombarder la ville. Quoi de mieux, en effet, que le langage des boulets après un bon dialogue de sourds? C’est sous Philippe l’Ingénu, que le grand maréchal Jean de Dratt, esprit servant calculateur et obscur bras armé du comte, terrorise le village de 1485 à 1503, rançonnant à peu près tout ce qui lui passe sous la main: braves commerçants, braves paysans, braves artisans, idiot du village, Falbala, moine, maraîcher, etc… Ce personnage aux 400 coups et sans scrupules voit donc, comme il se doit, son attitude néfaste béatifiée par la mémoire populaire. Celle-ci, en bon retour de bâton karmique comme on dirait aujourd’hui, accouche gaiement de la légende désormais immortelle du trop fameux Hans Trapp, cette créature de ténèbres barbue qui se faufile toujours aux côtés du bon et rougeaud Saint Nicolas le 6 décembre, à la grande joie des cancres etpour le bonheur des parents. Il ne s’agit là que de légendes, pour sûr, mais régulièrement, des témoignages très sérieux relevés au fil du temps par les forces de l’ordre, ou autres sbires assermentés de même espèce, semblent attester de l’existence réelle de Hans Trapp. Plus communément appelé Père Fouettard, il interviendrait encore ponctuellement avec Saint Nicolas mais surtout en concurrence directe sur la clientèle de Père Noël. Mais ceci est une autre histoire…

Le Folklore et l’histoire de Wissembourg sont donc riches en rebonds et cahots, insoupçonnables, cependant, pour qui ne connaît pas. De place en place, la ville pose ses particularismes, toujours par petites notes discrètement colorées. Comme cette jolie fontaine personnifiée en grès, probablement XVIIème ou XVIIIème siècle.

© Marc Lebeau

De facture germanique, elle est marquée du sourire inquiétant de la vouivre, comme souvent peuvent l’être les fontaines.

Certains frontons de porte sont encore plus remarquables. Le symbolisme hermétique y apparaît éclatant, signe d’une vie maçonnique ancrée depuis un bon siècle et demi au coeur de la bourgade. Signe, s’il était besoin de le préciser, d’une prospérité économique et culturelle indéniable allant de pair.

© Marc Lebeau

Etrange façade parsemée de quatre de chiffres, de « M », de « W » et autres signes ou lettrages peu communs. Peut-être y avait-il ici la tenue d’une loge ou d’un cercle de réflexion local. Le passé « secret » est fort ici, puisque c’est au détour d’une autre rue, qu’un panneau touristique récent, installé par la ville ou la région, nous signale l’emplacement d’une ancienne commanderie de l’ordre Teutonique. Les Chevaliers Teutons ont occupé le bâtiment qui s’élève devant nous et dont l’aspect extérieur n’évoque pas vraiment l’établissement d’un ordre de moines soldats médiéval. Et pourtant, le passage d’un propriétaire à l’autre au cours de l’histoire, et le changement de fonction n’enlève rien aux origines.

© Marc Lebeau

Certains quartiers, places, rues ou canaux, témoignent de constructions datant d’époques variées, d’après-guerre pour les plus récentes. De-ci de-là, des blasons ou plaquettes anciennes habillent les murs. Ces bouts de passé conservés constituent aujourd’hui les jalons d’un parcours historique intra muros destiné aux touristes. Un des clous du spectacle, tout à fait amusant, est sans conteste ce boulet de canon de 1590 encore encastré dans un mur, témoin d’anciennes chamailleries.

© Marc Lebeau

On devine tout de même que le mur n’a pas dû être conservé en l’état. Hormis sa fonction connexe de faucher des bras ou des boîtes crâniennes, un boulet de canon devait faire de sacré dégâts dans les murs, que la paroi visée soit en briques ou en torchis. Mais parfois, l’insolite vient pointer le bout de son nez. On imagine un boulet, signe d’agression et de volonté d’écrasement propulsée à coups de poudre noire, resté coincé dans le mur. Mur soigneusement remaçonné par la suite afin de conserver cette pièce rare. Ou peut-être a-t-on pris un boulet tombé juste à proximité, qu’on a remis dans le mur. Quoi qu’il en soit, la date se lit dessus avec des annotations en allemand partiellement effacées.

Autre élément d’un passé lointain encore debout, le Grenier de Wissembourg, colossale maison édifiée au XVème ou XVIème siècle.

Le toit est d’origine et aligne fièrement ses tuiles dites en « queue de castor ». Ce sont en fait d’épaisses tuiles arrondies, spécialité du coin. Comme beaucoup de bâtisses rencontrées dans la région, à Strasbourg notamment, le style germanique se reconnaît aux toits très hauts et volumineux, alignant plusieurs niveaux de fenêtres, parfois pour de simples maisons d’habitation. Sur celle-ci, les ouvertures ont une fonction précise. Les quatre niveaux visibles, depuis l’embase jusqu’au faîtage, étaient des aérations destinées au séchage des cuirs. À l’intérieur, ces derniers étaient suspendus en rang d’oignons et livrés aux réseaux de courants d’air. Aujourd’hui évidemment, cette activité a disparu mais la maison est conservée. Les quelques vagues de la vénérable charpente attestent de l’ancienneté du bâtiment.

Maintenant cap droit devant, nous embrassons l’abbaye du regard. Du moins l’abbatiale, toujours en grès rose. Impressionnante, elle impose sa masse, visible depuis quelques minutes. Les détours de rue autorisant l’échappée visuelle donnent la mesure de l’édifice, par épisodes. Comme pour la cathédrale de Strasbourg, le premier contact visuel se négocie, s’apprécie, se jauge et surtout se prend en photo! Pour le non habitué des lieux, c’est une sensation assez hypnotique, l’ensemble retient les yeux en otage. Chaque centimètre de goudron parcouru, chaque pas qui rapproche du monument laisse place à un point de vue différent, en constante évolution, dévoilant un peu plus ici ou là, qui d’une balustrade, qui d’une gargouille élancée, qui d’une étroite fenêtre, etc…

Répondant au doux nom de Saint Pierre et Saint Paul, on attribue la fondation de cette abbaye au roi Dagobert. Mais rien n’est moins sûr, la charte de 623 retrouvée étant un faux. Pourtant, une plaquette murale toute officielle, en ville, non loin de l’église, attribue quand même l’origine de l’édifice au bon roi à slip inversé (le Ier du nom, pour les retardataires qui aurait loupé un chapitre). La vérité, après tout, c’est pas grave, plus personne ne lit le latin, de toutes façons.

© Marc Lebeau

© Marc Lebeau

Impossible de dater cette plaque, mais elle peut très bien être plus récente que l’époque mérovingienne. À vrai dire, on n’en sait trop rien, comme beaucoup de choses ici. Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que l’église telle qu’elle se présente aujourd’hui est d’époque gothique, seul le clocher le plus à l’ouest, d’apprêt plus simple, témoigne de l’ancienne abbatiale romane. La première abbatiale ayant subi saccages et incendies, l’abbé Liuthard la reconstruit en 1004. Après lui, c’est l’abbé Samuel qui fait construire, en 1074 ou 1075, le clocher occidental que l’on voit toujours. Mais c’est bien plus tard, dans la deuxième moitié du XIIIème siècle, que l’abbé Edelin revisite le tout à la mode de chez nous, gothique plus précisément, style en vogue à son époque. Les travaux se finissent au XIVème siècle. D’ailleurs, une plaque posée dans l’église rend hommage au travail dévoué de l’abbé. Et, si l’on en croit une autre plaque murale croisée en ville, l’abbé Edelin a, semble-t-il, aussi démontré ses talents visionnaires dans Wissembourg même où il a édifié une maison.

Cela va sans dire, l’intérieur de l’abbatiale est tout aussi impressionnant et digne d’intérêt que l’extérieur. Les arcades ogivales de la nef témoignent sans conteste de l’époque gothique. Tout comme dans la cathédrale de Strasbourg, le grès et ses variations de rose en tâche de rousseur achèvent de donner ce style unique.

© Marc Lebeau

 Comme toutes celles que nous avons visité avant, cette église possède quelques singularités. La chaire en bois, tout d’abord, est ornée sur son pourtour de triskells, biskells et même tétraskells, formes géométriques autant que symboliques. Les tétraskells renferment un visage en leur centre. Ces éléments font penser aux rosaces personnifiées à coup d’hommes verts de la cathédrale de Strasbourg. Le transept nord, quant à lui, possède un vitrail en médaillon avec une vierge noire au centre. Il n’est pas très grand et, de surcroît, placé en hauteur, donc pas facilement repérable. Mais une fois neutralisée, la vierge noire ne fait aucun doute. Intrigant… Pourquoi une vierge noire ici? Est-ce lié à l’histoire? Au terrain? En aurait-on retrouvé une à une lointaine époque, perdue ou volée aujourd’hui (comme d’hab, quoi)? Mystère… Toujours est-il que le vitrail est bien réel et que l’acrobate lupinien qui penserait à le dérober n’est probablement pas encore né.

Un joli flou du loup… Frustrant!

Comme à Strasbourg, certaines colonnes sont ornées de figures ou personnages pas du tout liturgiques. De-ci, de là, nous croisons un brave Atlas soutenant un pilier vaille que vaille. Ils ont bon dos, dans le coin! Ou bien encore nous rencontrons des visages hurleurs, grimaçants autant qu’effrayés eux-mêmes, à la base d’une arcade.

C’est vers 1862, lors de travaux dans l’église (çà commence toujours comme çà), que sont retrouvées trois statues datées approximativement à la limite des XIIIème et XIVème siècles, ce qui est cohérent avec l’époque de la réfection gothique engagée par l’abbé Édelin. Il s’agit d’une Vierge à l’Enfant, d’un Saint Pierre et d’un Dagobert. En 1870, ces statues sont confiées à un sculpteur restaurateur de Wissembourg, un dénommé Martin Georges, car certaines parties sont en piteux état. Ainsi, les têtes de Saint Pierre et Dagobert sont intégralement refaites, ainsi que l’Enfant Jésus porté par la Vierge (hormis un avant-bras retrouvé). Les mains de Dagobert subissent aussi une restauration. Ces trois statues ont aujourd’hui repris leur place et trônent crânement dans l’église. Nous pouvons donc admirer un Dagobert relifté de la façade tenant une maquette de l’église très certainement restaurée, dans ses mains également refaites. Alors même si monsieur Martin Georges fût un éminent artisan, nous en avons la preuve, la véracité historique, elle, s’en trouve quelque peu émoussée. La maquette de l’église que tient la statue de Dagobert avait été retrouvée dans des décombres. Elle était très certainement logée, à l’époque, au même endroit qu’aujourd’hui, à savoir dans les mains de la royale statue. Le restaurateur n’aura fait que la remettre. Le Saint Pierre, quant à lui, tient un livre et une clé. La base Mérimée cite, par ailleurs, un détail très intéressant, une dimension de l’art gothique totalement occultée aujourd’hui:

L’architecte Morin rapportait en 1863 que les sculptures trouvées dans les déblais avaient des vêtements polychromes avec des losanges dorés cantonnés de palmettes trilobées. Ces traces de polychromie se voient effectivement sur des photographies anciennes, mais ont complètement disparu aujourd’hui.

L’art gothique était un film en couleur(s). Les vitraux ne faisaient pas que projeter de temps à autres quelques reflets mollassons sur des murs ternes et monochromes, figés dans leur vision passéiste, mais étaient au contraire eux-mêmes soutenus, portés, accompagnés, relayés par une statuaire chatoyante et des géométries colorées. Bref, une peuplade silencieuse tout à la fois immobile et vibrante, renvoyant au soleil et aux fidèles différentes teintes suivant l’éclairement du moment.

© Marc Lebeau

Pour ce qui est de Dagobert Premier du nom, il se taille donc ici la part du lion: fondateur du site, plaque commémorative dans la rue pas loin, statue dans l’église surmontée d’un dais à pinacle. Bref, LA vedette! Il ne lui manque plus que l’estrade avec pupitre bleu-blanc-rouge qui clignote, les lunettes noires, la gomina DeNiro, le costard à rayures, le Havane coincé entre les chicos et les photographes autour! Enfin, pour les photographes, c’est fait. A tel point, que nos objectifs à lentilles chercheuses, perçant la carapace du subjectif, ont débusqué la présence de l’éternel rival: Dagobert deuxième du nom. En effet, celui-ci se faufile en a-plat sur un vitrail de la chapelle Saint Joseph, à gauche du choeur.

© Marc Lebeau

Ces deux vitraux sont récents puisqu’ils datent du XIXème siècle. Ils représentent Dagobert II et sa fille Irmine. Il s’agit bien de Dagobert II car, en plus de porter couronne, le roi est auréolé, donc élevé au rang de saint. Et comme nous l’avons vu, dans la famille des Dagobert, celui qui est marqué du sceau de la sainteté, et qualifié de « Saint », est Dagobert II. … Et certainement pas son bras cassé de grand-père qui se prend les pieds dans le tapis devant sa chambrée de laquais et qui porte ses fringues à l’envers! De plus, ces vitraux nomment ostensiblement les personnages représentés.

Autour de l’auréole du roi, nous lisons l’inscription « S. DAGOBERTVS. ». Avec « S. » pour « Saint », ce qui nous donne « Saint Dagobert », donc Dagobert II. Par manque de lumière lors de la prise, le manque de netteté de la photo n’aide pas mais c’est bien cela. Il en va de même pour Irmine qui est gratifiée de « S. IRMINA. », soit « Sainte Irmine ». Maintenant, quand nous revenons à Dagobert II et que nous regardons un peu plus vers le bas, que voyons-nous?

Que fait donc le roi? Je vous le donne, Émile: il tient l’abbatiale de Wissembourg au creux de sa main droite! L’édifice est parfaitement reconnaissable avec sa grosse tour polygonale, son clocher occidental roman et sa tonalité globalement rose. Nous revoilà donc plongé en pleine gué-guerre de tranchées des historiens. Le tir croisé entre les deux Dagobert se poursuit jusqu’ici, au coeur de l’Église, épine dorsale du système politique Mérovingien instauré par Clovis. La question est: que peut bien signifier le fait de donner sciemment une information contradictoire aux visiteurs, tout comme au Gros Chêne pour Arbogast, à savoir deux fondateurs différents pour un même lieu? Est-ce de la récupération politique de bas étage ou vraiment le signe d’un vide historique grandiose? Car il est quand même incroyable, voire stupide, de désigner tour à tour les deux rois comme initiateurs de l’abbatiale. Çà ne rime à rien, hormis rajouter des couches de peinture incolore. Du point de vue d’un naïf profane qui pourrait arriver en ces lieux (il y en a toujours un en liberté quelque part), on pourrait imaginer aussi que ces deux éléments (la statue de Dagobert et le vitrail de Dagobert II), soient laissés là par pur esprit de conservation historique. Pourquoi pas. Ou peut-être même, pour s’auto-enfoncer encore un peu plus confortablement dans le moelleux coussin de la crétinerie, que les géniaux conservateurs ayant la charge du site n’ont pas bien conscience de cette incohérence historique et de son impact. … Mmmm… Mouuuaifff, là çà paraît gros, quand même. Mais, d’un point de vue bêtement pragmatique, il est vrai que refaire un vitrail coûte les yeux de la tête et qu’en remplacer un en bon état est tout aussi stupide. Ce genre de décision, digne d’un mécène aux moyens sans limites, peut être rapidement vécu par les autorités comme une idée non négociable, à ranger presto dans la case « dépenses inutiles », summum du blasphème bureaucratique. De même, la statue de Dagobert ayant été retrouvée et restaurée, il serait dommage de ne pas la montrer. Alors y-a-t-il une réelle volonté d’embrouille politique derrière cette contradiction manifeste ou bien juste une politique embrouillée? Probablement un peu des deux.

Le hic, c’est que, forcément, les deux rois ne vivant pas à la même époque, cela met en cause la date de fondation. Wikipédia nous dit, texto: « L’abbatiale est citée dès 661. Il existe une charte de Dagobert Ier datant de 623 mais qui est faux ». L’encyclopédie en ligne s’arrête là mais il s’avère que ce faux, pour aller plus loin, apparait dans un diplôme de l’empereur Henri IV datant de 1102. « … citée dès 661… », donc quinze ans avant le règne de Dagobert II, à un âge (difficile) où celui-ci devait probablement avaler de force des auges entières de green jelly ou d’agneau aux flageolets sauce menthe poivrée cuit à l’eau, et vivre l’enfer des réseaux naissants de tavernes de campagne, imbibées de l’amertume tenace des premières formules d’Irish stout un peu boueuses encore, chez nos frères humains d’outre Manche mais irlandais avant tout. En effet, d’après les recherches de François Himly en 1939, qui s’appuie sur le recoupement des dates d’anciennes chartes avérées (5), il est fort probable que l’abbaye de Wissembourg ait été édifiée sous le règne de Dagobert, mais pas à l’initiative de celui-ci. Et, de toutes façons, si le projet d’abbaye/abbatiale n’a pas été initié sous Dagobert, d’un point de vue chronologique, l’origine de l’édifice ne peut pas aller au-delà de la mort de Dagobert II. Remettre symboliquement l’existence de l’abbatiale sous la responsabilité du roi, quel qu’il soit, via la statuaire ou les vitraux est donc une ânerie. A fortiori pour Dagobert II. D’ailleurs, la présence d’une maquette de l’église dans ces deux oeuvres symbolise probablement l’abbaye entière. L’érection d’une abbatiale de style roman au XIème siècle ne veut pas dire qu’il n’y avait pas d’église avant, au sein de l’abbaye primitive.

Toujours à l’ombre de la chapelle Saint Joseph, à gauche des vitraux d’Irmine et Dagobert II, deux autres vitraux renferment un détail qui pique la curiosité. Ce sont à nouveau deux saints, Saint Jean-Baptiste et Saint Michel

© Marc Lebeau

A priori, rien de bien terrible. Jean-Baptiste, pieds nus, pointe de l’index droit un médaillon qu’il tient dans sa main gauche, où une brebis auréolée tient un genre d’étendard à croix rouge sur fond blanc. Saint Michel, lui, pourvu de ses ailes, tient une balance déséquilibrée dans la main gauche.

© Marc Lebeau

L’archange tueur de serpent-dragon est donc achalandé en arme comme il se doit, histoire de pouvoir faire face aux orcs moisis, trolls des montagnes ou autres balrogs souterrains réveillés dans leur sieste. Et l’étrangeté, justement, pointe au bout de son épée. Orientée vers le haut, la lame est toute ondulée et semble irradier une intense couleur de braise qui s’estompe vers la pointe. Le bout de l’épée est plutôt jaune or, quand la base brille d’un rouge sombre. La lame paraît bouger, brûler. Cette épée enflammée, car il doit probablement s’agir de çà, « vibre »-t-elle conséquemment au déséquilibre de la balance? En tout état de cause, ce dessin d’épée est peu commun et donne une singulière impression de mouvement. Un peu comme les massifs de feuilles « électrisées », sculptées au bas des piliers de la nef de la cathédrale de Strasbourg.

© Marc Lebeau

En ce qui concerne l’abbatiale, deux bas-côtés rajoutés, ou « collatéraux », longent la nef. Sur le flanc sud, le collatéral, placé au niveau des trois premières travées (grandes arcades), forme le porche d’entrée, plus savamment appelé narthex. Le narthex est cet espace ethéré inter dimensionnel compris entre la porte d’entrée extérieure et l’entrée de la nef proprement dite. Sur le flanc nord, le bas côté correspond à la galerie du cloître. Le mur extérieur aligne ses travées à triple arcs brisés et ses pilastres à doubles chapiteaux d’ordre « gothique feuillu ». L’art architectural particulièrement raffiné du XIIIème siècle avait déjà quelque peu digéré le classicisme antique et pris des libertés stylistiques certaines par rapport aux trois ordres de colonnade grecque, contrairement au baroque qui va suivre, à tel point qu’il développe une identité propre. Le gothique flamboyant a porté l’art de l’élévation harmonieuse des formes à un degré de maîtrise peu commun, à force d’arc boutants et de contreforts finement ouvragés et toujours bien placés. Malheureusement, le cloître est inachevé. On peut cependant contempler les dalles et stèles funéraires ainsi que les sarcophages des différents abbés, alignés en rang d’oignons. La curiosité première une fois rassasiée, on se demande où a bien pu s’envoler le cimetière d’origine qui abritait ces tombes démantelées, et ce qu’on a fait des dépouilles des braves abbés laissés sur le carreau par la même occasion. On se doute bien qu’un placard de ménagère de moins de cinquante ans ne suffise pas à stocker ces énormités gravées. Quoi qu’il en soit, tout le monde peut ainsi les voir, et ce n’est pas plus mal.

Ce couloir est large et assez haut de plafond, si l’on peut dire. Il est très bien conservé. Tout au bout, l’allée tourne au nord (à gauche) à angle droit et longe le bras nord du transept. C’est dans cette prolongation, où le couloir du cloître finit comme un fleuve dans le désert, que se situe la chapelle dédiée à saint Willibrord, cet évêque zélé qui, parti d’Angleterre en 690 avec seulement quelques dollars en poche, va accomplir l’immense tâche d’évangéliser à coups d’autorisation papale (et probablement de quelques « pintes diplomatiques » au passage) les populations obscures de la Frise, une zone côtière qui s’étend des actuels Pays Bas au sud du Danemark. Willibrord fonde également l’abbaye d’Echternach au Luxembourg.

© Anne de Varax

La chapelle est romane et date du XIème siècle. Elle est soutenue par une série de six colonnes rondes, certaines apparemment entamées. Comme dans l’église de Surbourg, nous remarquons les chapiteaux cubiques caractéristiques. Il y aurait aussi, dit-on, des restes de peinture d’époque perdus sur les murs. L’accès étant interdit par une grille, il est difficile de s’en rendre compte de plus près. Cette chapelle renferme aussi le vitrail considéré comme le plus vieux de France jusqu’en 2009. Le record a dû être battu quelque part dans le royaume. Non loin de la chapelle Saint Willibrord et plus près du transept, se trouve la salle capitulaire, l’endroit où, comme son nom l’indique, se réunit le chapitre de l’abbaye. A notre grand dam, elle est hermétiquement close. Pas moyen de jeter une truffe chercheuse dedans, tant pis. Qu’importe, le tympan d’époque au-dessus de la porte, seul élément que nous pouvons voir, est riche en ornementations et assez bien conservé.

La tombée de la nuit et la froide humidité hivernale nous force à quitter ces lieux tranquilles, après un petit tour hors les murs. Nous contournons l’enceinte de l’abbaye jusqu’à l’embarcadère d’un petit canal, un peu au nord. Puis, chemin faisant, il faut nous en retourner sur Strasbourg. C’est l’heure du bilan autour d’un apéro Gewurtz-bretzels chez notre indic local. Un soin particulier aura été pris afin de nous bander les yeux avant de prendre place dans la limousine. Trajet secret mais trajectoire sacrée pour l’Alsace cachée. Des mythes plein mirettes mais finalement peu de réponses concrètes aux questions posées par le trio de choc Arbogast/Siegebert IV/Dagobert II, si ce n’est deux tuiles (!) et le constat amer de la grande capacité des autorités à entretenir ou défaire des légendes d’Etat avec très peu. Vous ne connaissez plus l’histoire des rois mérovingiens, trop lointains? Rassurez-vous, l’État non plus! Deux tuiles gravées, les mecs… C’est de ce menu allégé type « nouvelle cuisine » que se nourrit la légende liée au saint évêque des Mérovingiens, que certains « sachants »ont commencé à broder à partir du Xème siècle sur un tissu probablement cousu de fil blanc. D’autres, tels les loulous du Prieuré de Sion, ont enraciné leurs mythes modernes « airellecéens » dans ce terreau local « australsacien » pour mieux, d’une se faire mousser mais, au-delà de çà, nous perdre dans un dédale d’amalgames historico-magico-religieux. Dans quel intérêt? Et pour perdre qui, exactement? Là semble se profiler la vraie question.

Finalement, l’important est de rester maître de son passé pour mieux comprendre les enjeux et les idées d’aujourd’hui. Cela ne signifie pas d’être bêtement passéiste, bien au contraire. Connaître les clés de l’histoire, celle du quotidien comme des grandes dates, permet d’élaborer une pensée construite. Percer la carapaces des non dits, des on-dits ou des « omissions » de l’histoire officielle officialisante ne demande rien d’autre que de se déplacer (surtout), lire, observer attentivement les lieux, sourcer les divers documents ou archives trouvées en cours de route, discuter de manière informelle autour d’une bonne Chimay Rouge ou d’une Orval dorée. Le vrai fil rouge finit toujours par être reconstitué et parler de lui-même à travers la croûte sale de propagande, même partiellement. Mais, bien sûr, tout cela demande du temps, une patience d’ange, de l’opiniâtreté, de la passion et du bon Pinot Blanc. Tout l’inverse de la culture de l’immédiateté « twiterienne » et d’hypnose télévisuelle actuelle. À bon entendeur, l’aventure continue.

Franck Balmary.

N.B.: la totalité des clichés photographiques présents dans cet article dont l’auteur n’est pas mentionné, sont la propriété intellectuelle et morale de Franck Balmary.

N.B. 2: en ce qui concerne Arbogast et les rois Dagobert, cet article se base sur les recherches de Marc Lebeau dont on retrouve le plein développement dans le Mercure de Gaillon n°15 (juillet 2011).

P.S.: quelques pistes de recherche connexes.

1) Un exposé bref mais intense sur la cathédrale d’Amiens. Eh oui, les lieux de culte chrétien sont le siège de pensées souvent plus anciennes et profondes:

2) A propos de la capacité de mémoire de l’eau, une bonne introduction avec les expérimentations de Masaru Emoto:

L’eau, mémoire de nos émotions, © Masaru Emoto 2003, Guy Trédaniel Éditeur 2006

3) À propos de l’analyse du tabernacle de Bindernheim, une piste de choix afin d’approfondir la réflexion. Du gros, du lourd, du pavé d’érudition, les Saintes Écritures passées au crible de l’étude psychanalytique:

La divine origine, © Marie Balmary, Grasset 1993.

4) En complément sur l’abbatiale de Surbourg, voici le site internet d’un particulier. Attention, ces réflexions s’appuient sur les datations officielles d’Arbogast, l’auteur du site allant même jusqu’à délimiter le règne de Dagobert II entre 656 et 678! Doublement intéressant, donc: du point de vue des informations complémentaires qu’on y trouve (parce-qu’honnêtement, çà ne va pas plus loin), mais aussi pour l’exemple d’incohérence historique balancée comme vérité absolue dans la sphère publique, reflétant mieux que tout le manque d’informations claires et établies sur Arbogast. Nous avons vu que les historiens officiels font leur propre salade avec pas grand-chose mais si le péquin moyen commence à y ajouter sa mauvaise mayonnaise perso, on est pas couchés comme dirait l’autre!

5) Pour approfondir (vraiment, cette fois) sur les origines embrouillées de l’abbaye et de l’abbatiale de Wissembourg, lire les recherches de François Himly, 1939: article_bec_0373-6237_1939_num_100_1_449195. On retrouve cet article en ligne, avec fichier pdf du document téléchargeable, sur une page web du site www.persee.fr.

18 Réponses to “La « tuile » Arbogast”

  1. Bravo, Franck, pour cette promenade fantastique et pour la verve proprement endiablée de ton commentaire qui ne manque pas d’humour. Je suis allé à Strasbourg et je me suis aperçu, après cette lecture et les remarquables illustrations de Marc Lebeau que je n’en avais pratiquement rien vu. Ce qui me donne l’envie d’y retourner.

    Amitiés

    Richard Sünder

  2. Daniel Daligand Says:

    Bravo Franck, excellente visite. j’ai fait ce parcours il y a un an mais je n’avais pas tout vu!
    Il faudra nous faire une présentation à Pan!
    Amitiés
    Daniel Daligand

  3. larocheauxloups Says:

    Bonjour messires!

    Merci à vous! Oui, l’Alsace est une région très riche, enfin comme beaucoup en France. Pour info, les photos non « copyrightées » sont les miennes.

    Effectivement, la cathédrale de Strasbourg nous donne à voir une foule de détails, formes et vouivres, tout à fait piquants🙂.

    Franck B.

  4. Ceux qui ont bati les cathédrales, Notre Dame par exemple,
    ont enseigné à travers l’architecture l’enseignement que l’église leur interdisait d’enseigner. Parce que laisser de clés vers la magnum Opus et construire une cathédrale selon la carte alchimique de l’ame humaine ce n’est pas vraiment dans le dogme chrétien désolé…en plus sur des croisements de lignes ley ou se situant justement des lieux de cultes païens..
    ceux qui ont inspiré les bâtisseurs sont les Dieux « païens », Dieux d’égypte Dieux d’inde etc.
    Par exemple l’ordre templier étant au départ « païen » avec des apparences chrétiennes. Les symboles et l’enseignement transmis au départ par ceux ci étant le meme que celui des anciennes civilisations polythéistes païennes.

    Et en parlant d’hérmétisme,
    j’imagines que vous savez bien hermes trisgemiste c’est Thot.

    Que fait on alors de cette connaissance,eh bien pour ma part je comprends que les Templiers au départ avaient découvert l’imposture de Anu-Yahweh-Jehovah qui interdet à l’humanité la connaissance, le serpent kundalini,
    qu’ils ont ensuite été infiltrés
    Idem pour la Franc maçonnerie, aux ordre des Illuminatis et du NOM.

    • larocheauxloups Says:

      Oui, je vois. Votre « compréhension » mélange tout à la sauce internet…

      Pour info, les neuf premiers chevaliers partis en Terre Sainte l’ont fait suite à une action conjointe du seigneur Hugues de Payen et d’un groupement de rabbins de l’époque qui étudiaient la Torah de près. Ces neufs hommes étaient probablement missionnés pour découvrir quelque chose puisqu’ils ont fouillé le Temple durant quelques années.

      D’ailleurs, l’ordre a été fondé en 1118 sous le nom de « Pauvres chevaliers du Christ ». Ce n’est qu’en 1128, après leur voyage en Terre Sainte, qu’ils adoptent officiellement l’appellation de Chevaliers du Temple. Vous noterez donc qu’ils abandonnent sciemment le nom de Christ pour celui du Temple… Parce-qu’ils y ont probablement découvert quelque chose d’importance. Et si vous voulez parler d’imposture, c’est peut-être qu’ils en ont découvert une mais plutôt du côté du dogme catholique romain. D’ailleurs, ils ramènent avec eux, développent et financent à plein tubes l’art gothique, celui des cathédrales, donc (qui s’appellent toutes « Notre Dame », soit dit en passant). Ce style spectaculaire est une cassure artistique par rapport à l’art roman et non pas sa continuité. D’ailleurs, l’appellation Notre Dame doit interpeller. Cet hommage à la Vierge renvoie aux cultes d’Isis et des déesses mères présentes avant la période romaine (comme la Demeter grecque, par exemple, ou l’Ishtar babylonienne).

      Et païen ne veut pas dire automatiquement malsain, comme vous le sous-entendez, il signifierait plutôt fondamental. Que ces fondements ne plaisent pas aux pouvoirs politiques de l’époque (la formation d’une Église est par définition l’expression d’un appareil de pouvoir, donc à visée politique) est quasiment automatique. D’ailleurs, il hérisse aussi le poil de la pensée réactionnaire…

      La franc maçonnerie peut effectivement trouver partiellement une source chez les Templiers. On sait aujourd’hui que la chrétienté est l’histoire d’un gigantesque syncrétisme d’autres cultes de type solaire, fondé sur un mythe de départ: le Christ. Et les constructeurs d’églises et de cathédrales savaient parfaitement utiliser les anciens emplacements druidiques pour canaliser les forces de l’eau ou du sol. Lisez l’article pour de vrai, il ne parle que de çà (ou quasi🙂 ).

      F.B.

  5. « Et si vous voulez parler d’imposture, c’est peut-être qu’ils en ont découvert une mais plutôt du côté du dogme catholique romain.  »

    c’est ce que je pensais avoir exprimé.

    Oui le temple est interieur, les Templeirs l’ont su, pas besoin du Christ.

    Vous ne m’avez pas compris, je suis païen, je ne suis pas malsain.
    Mon Père et Dieu Créateur est Enki, dans d’autres civilisations connu comme Ptah ou comme Shiva. Oui cela est fondamental.

    La culte de la Vierge ne renvoie pas, il imite l’hommage rendu aux Déesses Mères.

    « On sait aujourd’hui que la chrétienté est l’histoire d’un gigantesque syncrétisme d’autres cultes de type solaire, fondé sur un mythe de départ: le Christ »

    Oui pour la premiere partie,
    pour la seconde vous plaisentez j’espère?
    Les anciens cultes solaires païens sont le fondement, l’Origine.
    sont basé sur un culte solaire, le culte de Dieux Solaires, des pratiques énergétiques solaires,
    MAIS d’après vous ceci qui est antérieur est donc fondé sur le mythe du christ qui lui est postérieur?
    Sacré anachronisme..et vous n’êtes pas le seul.

    • larocheauxloups Says:

      Vous avez quelque peu déformé le sens de ma phrase mais peut-être n’est-elle pas bien exprimée: je disais que le culte chrétien (fondé sur le mythe du Christ) est le syncrétisme de cultes solaires antérieurs à lui. Je crois qu’en fait on est d’accord là-dessus🙂 .

      Ces cultes sont nés du constat des saisons, du temps où l’humanité était agraire. Mort en hiver puis renaissance au printemps, influence lunaire et solaire, rien de plus. Il y a ensuite le tellurisme (et certains diront le cosmo-tellurisme), canalisé aussi depuis bien longtemps par les anciens de cette brave terre de France et d’ailleurs, repris dans l’architecture et la symbolique de bien des églises (la vouivre, voir l’article ci-dessus). Çà c’est déjà plus mystérieux mais à creuser…

      Quant à mon dieu à moi, il est celui qui tient tout en cohérence: la conscience. La conscience ne s’affuble d’aucun nom propre ni d’aucune idolâtrie puisqu’elle est en tous et à chacun, tissant sa toile de vous à moi en passant par l’enfer des autres🙂 . Elle est le ciment collectif des œuvres de vie individuelles que nous édifions tout à la fois dans notre coin et en interconnexion. C’est toute la dualité entre l’objectif et le subjectif, l’Être Suprême de Robespierre ne parlait pas d’autre chose (concept métaphysique de la subjectivité absolue qui n’a rien à voir avec le « Dieu » de Louis XVI).

      Unité (équilibre), Dualité (haut et bas, bien et mal, mâle et femelle), Trinité (Triskells), 4 de chiffre (chez les ouvriers constructeurs et maintenant les francs maçons qui sont leurs héritiers en Tradition), Quinte Essence (les 5 éléments, le Pentagramme pythagoricien ou les Cinq Livres de François Rabelais), l’étoile à 6 branches (Chiffre du Divin), etc… tout cela ne sont que des lois d’équilibre, si l’on veut.

      Tout cela est païen car il ne répond d’aucune religion mais de pensées pragmatiques qui ne font qu’exprimer la structure du monde. Ce n’est pas une mystique de bas étage qui aurait été récupéré par un groupuscule « d’illuminatis » qui dirigerait le monde🙂 .

      Je dis juste qu’il ne faut pas tout confondre, ou tout interpréter à la va-vite…

  6. Bonsoir, Je suis arrivé par hasard, et une voie très détournée, ayant lu votre lien dans un commentaire sur un délire à propos des cérémonies des JO de Londres… Je suppose que vous voyez de qui et de quoi je parle. Un autre intervenant aussi, d’ailleurs.
    Merci pour ce si long et si savoureux article sur Strasbourg et le reste. J’y retournerai, ayant de la famille par là. Et je verrai, et montrerai, le lieu autrement.
    Je me suis régalé. Je sors, comment dire… Illuminé? (hin, hin…)
    Amicalement.

    • larocheauxloups Says:

      Oui, je vois très bien🙂 .
      Bienvenue, c’est un peu fourre-tout et en ce moment je publie au rythme d’une fourmi mais il y a quand même de la matière. Oui, en réalité si l’humanité pouvait faire montre d’un peu plus d’ « illuminisme », on s’en porterait sûrement mieux. Mais tout reste à faire, rien est perdu🙂.

      Bonnes lectures.

      F.B.

  7. Re,

    Ce qui est interessant dans votre dieu, qui pour moi est la Vie, maitre des Dieux et des Hommes, c’est que cela vous permettrait de considérer que les dieux récents, qui ne respectent absolument pas cette conscience, ni les anciens enseignements sont des dieux de conquête humaine.
    Avant les Dieux, êtres très évolués étaient eux meme dévoués à la Vie et enseignaient à travers leurs attributs, leur symbolique (shiva shakti par exemple) la nature des choses.
    D’après ce que je comprends cela fait quelques millénaires qu’il y eu une scission violente avec la victoire des, du monothéismes.
    Allah bouddha yahweh autant de noms pour le meme dieu omniscient, oppressant, sanguinaire, fourbe qui a diversifié ses personnages , ses formes pensées dans les livres révélés.

    Pour moi, la Vie existe, les dieux bénéfiques aussi, comme les Dieux du livre et leur constructions psychiques, leurs formes pensées. la question n’est pas de dire tel Dieu existe tel autre dieu n’existe pas..

    Cette opposition, ce combat millénaire est d’ailleurs d’écrit dans le livre perdu d’Enki. Anu roi des annunakis déclara la guerre à son fils Enki, qui avait vécu l’illumination en premier et voulait l’enseigner à tout le royaume, alors que le père Anu voulait garder un système à caste où personne ne devait le concurrencer.
    Lorsque Enki (plus tard) créa l’homme par acte d’Amour et lui donna le feu, cette connaissance, Kundalini le serpent interdit par les livres, Anu déclara la guerre à l’humanité. (ça correspond aussi à Prométhée..)
    Je simplifie énormément.
    Personnellement je pense que c’est cela que les templiers ont découvert. Le graal c’est Enki et son enseignement, le don de son adn et donc de kundalini puis du Magnum Opus.

    • larocheauxloups Says:

      Oui, après on peut broder n’importe quel feuilleton et donner les noms qu’on veut aux principes fécondateurs qui insufflent la vie. Ce qui est intéressant, en vrai, c’est de comprendre ce qu’ils recouvrent. Les divinités, d’où qu’elles viennent, sont des constructions mentales de l’Homme qui ne servent qu’à figurer les fondamentaux. Si on s’étonne de voir des pyramides à travers le monde, c’est peut-être parce-que la pensée tend vers le même universalisme quelle que soit la latitude. Une pomme trop mûre tombe de l’arbre ici ou en Nouvelle Zélande.

      Je ne suis personne pour prétendre de manière péremptoire ce qu’on découvert les Templiers, toujours est-il que leur baphomet synthétise cette Connaissance. Et qu’en 200 ans d’existence de l’Ordre, la France n’a connu aucune disette, alors que çà été le cas avant et après. Ce qui nous ramène à des notions très terre à terre, voire telluriques, voire relevant d’une force très matérielle, une force qui, canalisée, engendre la vie mais mal utilisée peut être tout autant destructrice. Comme une substance soignante qui peut devenir poison à trop forte dose.

      L’on dit que Salomon, lors de la construction du Temple à Jérusalem, avait enfermé en sous-sol la Pierre Cubique, symbole de l’Humain et de son évolution. Çà c’est la légende mais la réalité a peut-être été la découverte d’une clé de Connaissance, qui, transmise et préservée depuis les gnoses antiques, s’est propagée de nouveau à travers les livres ouverts qu’on appelle cathédrales.

      F.B.

  8. Car vraiment, meme les oppositions internent de la FM n’empêchent pas qu’elle n’a plus rien de ses origines. Le grand architecte est un des nombreux visages d’Anu.

    • larocheauxloups Says:

      Vous faites une méchante fixette sur une civilisation particulière et la refourguez à toutes les sauces alors qu’il y en a eu beaucoup. La civilisation hyper avancée de la vallée de l’Indus, par exemple, est antérieure à Sumer. Mais c’est sûr qu’à stigmatiser sur ce qu’on colporte de la Franc-maçonnerie (source de tous les maux du monde, d’après vous), ne va pas vous aider à y comprendre grand-chose à ses origines ou ses profondeurs. Car celles-ci sont complexes et plurielle, enracinée dans beaucoup de Traditions et de variantes.

      Avant de baver sur la « République maçonne », et nourrir ainsi un discours de type réactionnaire passablement éculé, sachez tout de même que nombre de maçons était royalistes au moment de la Révolution. Les choses ne sont pas « simplistes » et il est facile de les revisiter 250 ans après derrière son écran. La réalité est toujours bien plus nuancée.

      F.B.

  9. Etienne MATHIEU Says:

    Magnifique promenade à STRASBOURG.
    Tous ces symboles… cela me rappelle quelque chose qui termine par : …Je continue ce qu’ils furent obligés d’interrompre; j’élève plus haut les colonnes infinies, les murs solennels frappés de tous les symboles du monde à toutes les époques, dans le Temple magnifique, toujours inachevé.
    Merci.
    Etienne.

    • larocheauxloups Says:

      Mais c’est Strasbourg qui est une ville magnifique, encore faut-il aimer le style germanique. Et comme dirait Baudelaire:

      La Nature est un temple où de vivants piliers
      Laissent parfois sortir de confuses paroles;
      L’homme y passe à travers des forêts de symboles
      Qui l’observent avec des regards familiers.

      Comme de longs échos qui de loin se confondent
      Dans une ténébreuse et profonde unité,
      Vaste comme la nuit et comme la clarté,
      Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

      Merci à vous.

      F.B.

  10. […] le savoir faire multiple a marqué ces allées de son sceau. Tout comme en la cathédrale de Strasbourg, la Connaissance baigne les coins. A l’abri des ors, c’est une autre lumière qui […]

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